
La charte est publiée dans ce chapitre du site en plusieurs parties.
Introduction
Faire face à l’offensive libérale
Contrer l’offensive libérale
Construire une alternative
1 – Sécuriser l’emploi et augmenter le niveau de vie
2 – Installer un socle de droits individuels et collectifs
3 – Réaliser l’égalité entre les hommes et les femmes
4 – Reconquérir les services publics et élargir l’appropriation sociale
5 – Refonder les politiques publiques et dégager les moyens d’une alternative
6 – Assurer un renouveau démocratique
7 – Initier un nouveau type de développement
8 – Construire une autre Europe dans un autre Monde
Jean-Pierre Barou écrivain et éditeur et Jean-François Naton responsable du secteur travail/santé à la CGT. QUOTIDIEN : mercredi 2 avril 2008
Le stress existe en France, depuis mercredi 12 mars, midi, à l’heure de la Rolex au poignet du Président. Personne, avant, ou presque, ne voulait croire à ces suicidés sur les lieux et temps du travail. Tout au mieux, les directions patronales invoquaient des drames familiaux. Mais depuis ce mercredi, ces morts ont une histoire. XB (Xavier Bertrand, ministre du Travail) a rendu publique la nouvelle : le stress au travail existe bel et bien, et il tue. Les journaux télévisés ont immédiatement répercuté et propagé la nouvelle : fallait voir les images, voir les gens courir, d’un poste à l’autre ; fallait entendre comme le stress avait pris la place de la pénibilité physique ! Les gens bossent la peur au ventre. Un fléau national - pas moins, en effet.
Le jour même, Renault - frappé tout particulièrement - nous livrait sa recette pour combattre le fléau : finies les réunions trop tôt le matin ou trop tard le soir ; interdit d’emporter du travail chez soi ; enfin, obligation de temps de pause entre midi et deux. Merci patron ! Le Président l’a bien compris, et il a pris les devants : son slogan « travailler plus pour gagner plus » risquait de déraper, écarté par ce « travailler plus, c’est stresser plus, c’est escompter une vie plus courte ». Alors, on va prendre soin des gens, marchandiser leur souffrance : psychiatres, entrez dans l’entreprise !
Mais c’est le travail lui-même qui est malade, lui qu’il faut soigner, pas les gens, pas seulement. Le « mal travail » imprègne si fort les profondeurs de notre société que la vie même en chancelle. En France, un homme sur deux et une femme sur trois seront bientôt menacés par le cancer, selon l’Institut de veille sanitaire (InVS). Oui, on va naître Français et cancéreux. Si ce n’est pas une prédestination, ça, une guerre faite à l’homme, c’est quoi ? On répondra : ces cancers proviennent du vieillissement de la population, de la montée démographique. Faux ! Ces deux facteurs existent, mais le plus important, c’est le « facteur risque », toujours d’après l’InVS. On doit mettre dans ce terme : l’environnement, la « malbouffe », mais impossible de ne pas prendre en compte le « mal travail ». Tout spécialiste assure que, dans sa forme chronique, le stress affaiblit le système immunitaire. Et qui peut nier que les maladies auto-immunes ne cessent de progresser - des chercheurs, en privé, vont jusqu’à parler d’épidémie ? Nous n’avons plus d’immunité. Sur aucun plan. Ni biologique ni politique.
L’automation n’a jamais été aussi envahissante, insidieuse, avec l’informatique capable de traquer le travailleur à la fraction de seconde. Chez Peugeot, aujourd’hui, en France, chez nous, la maîtrise cherche à connaître la date des règles des ouvrières pour anticiper leur temps de passage dans les toilettes, pour ménager la production à flux tendu et distribuer leurs 8 % aux nouveaux actionnaires chinois, russes et américains.
Et que dire de ces intérimaires/précaires qu’on peut jeter à tout moment, à qui on réserve les postes les plus exposés dans l’industrie - notamment nucléaire - et qu’on pousse jusqu’aux limites acceptables de la radioactivité avant d’en appeler d’autres à ces postes ?
Plus de dix millions de personnes sont concernées, à tel point que le ministère du Travail s’est vu contraint, en 2007, face à l’ampleur de la crise, de créer ces nouvelles catégories : les « travailleurs de force » ; les « travailleurs contraints » ; les « obligés du public » ; les « plus exposés ». Le grand retour du prolétariat… Mais avait-il jamais disparu ? Moins intelligents, ces travailleurs-là ? Non, seulement moins libres de se cultiver, de penser…
Il faut de toute urgence reconquérir le travail, lui rendre sa valeur centrale d’émancipation, se rappeler qu’il conditionne la relation entre l’individu et la société. La situation est telle qu’il faut en appeler aux droits de l’Homme, à leur entrée dans l’entreprise, quitte à rapatrier d’Irak le droit d’ingérence si cher au bon docteur Kouchner. « Il n’y a aucune difficulté, une fois qu’on a décidé d’agir, à garder intacte sur le plan de l’action, l’espérance même qu’un examen critique a montré être presque sans fondement ; c’est là l’essence même du courage », écrivait, pour sa part, dans Oppression et Liberté, Simone Veil. Il y a eu de graves moments dans l’histoire où les êtres ont activé, contre tout réalisme, cette volonté d’agir. Il le faut à nouveau, si on veut espérer rebâtir l’espérance.
Dernier ouvrage paru : Jean-François Naton, A la reconquête du travail, 2008, Indigène Editions.
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