
La charte est publiée dans ce chapitre du site en plusieurs parties.
Introduction
Faire face à l’offensive libérale
Contrer l’offensive libérale
Construire une alternative
1 – Sécuriser l’emploi et augmenter le niveau de vie
2 – Installer un socle de droits individuels et collectifs
3 – Réaliser l’égalité entre les hommes et les femmes
4 – Reconquérir les services publics et élargir l’appropriation sociale
5 – Refonder les politiques publiques et dégager les moyens d’une alternative
6 – Assurer un renouveau démocratique
7 – Initier un nouveau type de développement
8 – Construire une autre Europe dans un autre Monde
18 Mar 2008
Par David Dufresne
Ce sont deux documents confidentiels, qui ne circulent qu’au plus haut niveau de la Police nationale. Deux rapports, deux synthèses, deux « ReTex » comme dit le jargon policier. « ReTex », comme REtours d’EXpérience. L’un émane de la Direction centrale de la Sécurité publique (en gros : les policiers en tenue plus les Brigade anti-criminalité). Il comporte une quinzaine de pages. L’autre, de la Direction centrale des CRS. Trente et une pages.
A eux deux, ils dévoilent que les grandes manœuvres ont commencé Place Beauvau question « violences urbaines ». Ils ne versent pas dans l’analyse sociale ni structurelle, comme avaient pu le faire en 2005 les Renseignements généraux. Ces rapports, à usage interne, livrent brute la pensée policière qui prévaut actuellement. Le ton est direct, parfois martial, souvent inquiet. Il est fait mention d’adaptation « aux contraintes des cités de banlieue » comme d’« un besoin impérieux », de « sang froid », de « maîtrise du terrain sans recours aux armes de service », d’« expérience acquise dans la gestion des crises urbaines », de « légitime défense ».
Dans leurs conclusions, on lit des choses connues. Des demandes de formation, de meilleur équipement de protection. Mais aussi du neuf, comme la généralisation de ce que les CRS appellent « la vision nocturne et l’œil déporté » (caméra, moyens aériens) quand la Sécurité publique voudrait, elle, ouvrir la question de la dotation de « gomme-cogne », des balles en plastique dur (plus rigides encore que les balles en caoutchouc souple des flash-balls).
Et puis, il y a du neuf avec du vieux : le retour, annoncé, des motards dans le cadre d’opération de maintien de l’ordre. Des motards qui pourraient rappeler le peloton des voltigeurs motorisés de la Préfecture de police de Paris, dissous après la mort de Malik Oussekine frappé par deux d’entre eux en décembre 1986, rue Monsieur-le-Prince. Au final, ces deux rapports suggèrent que le maintien de l’ordre pourrait entrer dans une phase très offensive (cf. extraits des rapports pages suivantes).
La scène de ces deux REtours d’EXpérience majeurs, c’est Villiers-le-Bel et les affrontements violents, du 25 au 27 novembre 2007, après le choc mortel de deux adolescents à moto contre une voiture de police. Ces soirs-là, près de deux cents policiers sont blessés. Plusieurs dizaines le sont par des tirs de grenaille ou de plomb. Ces rapports révèlent, aussi, les cafouillages policiers d’alors (lire sur Mediapart dans notre édition de 19 heures).
Trois mois après les événements de Villiers-le-Bel, tout semble s’être accéléré. A l’Elysée, le 8 février 2008 exactement, Nicolas Sarkozy annonce son plan banlieue. Sur le volet sécuritaire, il promet « quatre mille policiers » de proximité qui ne diraient pas leur nom (les Unités territoriales de quartier). D’une phrase, le président de la République évoque également des « compagnies spécialisées dans les violences urbaines au recrutement sélectif et comptant plus d’une centaine d’hommes ».
Cette seconde annonce passe quasi inaperçue. Chez les policiers, c’est même l’expectative. Personne ne semble avoir été associé au projet. De qui s’agit-il ? Quels seraient donc le rôle et la nature de ces « compagnies spécialisées » ? En fait, le jour même, la réponse est écrite en toutes lettres, et en toute confidentialité, dans le premier des deux rapports que Mediapart révèle aujourd’hui. Il s’agit de celui signé de la main même du Directeur central de la sécurité public, Eric Le Douaron, et adressé au grand patron de la Police nationale.
Dans ce document, Eric Le Douaron y va franchement. Pour lui, l’affaire du maintien de l’ordre dans les quartiers doit principalement revenir à son service et non plus, comme c’est le cas depuis le début des années 2000, aux CRS et aux gendarmes mobiles. « La sécurité publique est la seule direction de police qui possède aujourd’hui le savoir-faire pour mener une action de fond parfaitement cohérente », écrit-il.
Parmi ses neuf propositions, il en est une qui risque bien d’allumer une guerre des services. Il voudrait « disposer d’unités polyvalentes propres à la sécurité publique, immédiatement disponibles », « en fin d’après midi et en soirée, y compris le samedi et le dimanche » avec des « éléments en tenue et en civil, connaissant bien sûr le terrain ». En clair : s’approprier les quartiers, et notamment ceux de la grande couronne à Paris.
A leur tour, le 21 février 2008, les CRS s’empressent de pondre leur rapport. Selon nos informations, la ministre de l’Intérieur a tranché. Une première compagnie de sécurisation de la Sécurité publique doit être installée à l’été 2008 en Seine-St-Denis. Onze autres doivent suivre dans l’année.
Pages suivantes : principaux extraits des rapports.
A 19 heures : Villiers-le-bel, ou des événements mal maîtrisés.
« Vision nocturne et œil déporté » Voici les principales propositions des deux rapports confidentiels que s’est procurés Mediapart. Celui de la Direction centrale de la Sécurité publique (DCSP), daté du 8 février 2008, est intitulé « Violences urbaines de Villiers-le-Bel entre le 25 et le 27 novembre 2007 ». Celui de la Direction centrale des Compagnies républicaines de sécurité (DCCRS), rédigé le 21 février 2008, est titré : « Travaux du groupe de travail sur les incidents de Villiers le Bel ».
Lumière, moyens aériens : DCSP : « Il est nécessaire de pouvoir disposer de moyens d’éclairage autonome (fusées éclairantes, rampes ou projecteurs sur véhicules ou pylônes télescopiques). »
La DCCRS recommande « la dotation de moyens de vision nocturne et l’inscription des CRS dans un programme d’acquisition de drones légers. Un renforcement significatif du nombre de phares éblouissants s’avère nécessaire en raison de l’aspect multifonctionnel de cet équipement : éclairer le théâtre des opérations et éblouir les adversaires afin de diminuer notre vulnérabilité aux tirs (…) Ces phares éblouissants doivent être portables car les véhicules ne peuvent pas toujours suivre ».
DCSP : « L’emploi des hélicoptères (…) a été très utile de ce point de vue. L’expérience menée à Strasbourg lors de la nuit du nouvel an avec un avion est particulièrement positive et riche d’enseignements » [allusion à l’utilisation d’un drone, avion sans pilote, le 31 décembre 2007, NDLR]. « L’emploi des moyens aériens doit être désormais systématisé quelles que soient les réticences de certaines autorités ou certaines élus, la Direction générale de la Police nationale doit l’imposer comme outil d’appui tactique. »
Caméras vidéos : DCSP : « Même lorsqu’elles disposent [de caméras], les unités de terrain n’ont pas acquis suffisamment la culture “vidéo”. Par ailleurs, dans une situation de crise comme celle de Villiers-le-Bel, ce sont des dispositifs automatiques situés directement sur les véhicules mais surtout sur les hommes (casques, épaule, gilet) qui seraient efficients. »
Equipement DCSP : « Permettre la visée » de grenades lacrymogènes avec « une partie de la visière [des casques] baissée ». Plus : « un équipement complémentaire protégeant les yeux de type lunettes ».
DCSP : « casques balistiques, écrans de protections souples », « couplés avec la dotation en lanceurs de 40mm avec visée laser ».
DCCRS : « Les insignes réfléchissants (écusson CRS de casque) comme les signes distinctifs de garde ou de fonction (galonnage, port distinctif des radios…) facilitent, de nuit, la détection des fonctionnaires ou des cibles privilégiées pour les tireurs adverses. La question de la modification de cette signalétique au bénéfice d’un affichage plus discret doit être posée. Concernant le port des radios, qui distinguent les responsables, la dotation future des gilets tactiques est de nature à faire disparaître cette difficulté. »
Motos, véhicules : DCSP : « L’observation de la situation sur le terrain et la vérification des appels de particuliers doivent être rigoureusement assurées par l’utilisation au sol de policiers se déplaçant avec des moyens très mobiles, par exemple des motos banalisées » (…) « Les groupes motocyclistes [sont les] seuls de nature à se déplacer rapidement dans un milieu urbain dense inaccessible aux voitures. »
DCSP : « En configuration “Violences urbaines banlieue”, l’emploi d’un parc léger avec à sa tête un véhicule pouvant libérer une rue barrée par des encombrants est indispensable, c’est une dotation urgente à accélérer. » Des véhicules munis de « pare-buffle ou de treuil » sont suggérés.
DCSP : « L’emploi des lanceurs d’eau, séduisant dans l’absolu, est inadapté à l’urbanisme banlieue. L’autonomie de véhicules plus légers que les actuels engins disponibles serait insuffisante. »
DCCRS : « Le renforcement des capacités des conducteurs par une formation spécifique axée sur le maintien de la mobilité, les manœuvres d’évitement, de tampon et de dégagement d’une zone dangereuse. »
DCCRS : « Plusieurs situations ont été rendues critiques par des difficultés de verrouillage des véhicules. » Sur certains, il est ainsi « impossible de verrouiller les portes si une seule n’est pas fermée. Il nous semble indispensable que les futurs véhicules comportent un système de fermeture centralisé latéralisé ».
Armes DCSP : Les « moyens lacrymogènes, flash-balls, cougars, blinis, grenades de désencerclement, se sont révélés insuffisants. Seul le lanceur 40x44 actuellement en cours d’expérimentation a recueilli un plébiscite : il est dissuasif car efficace à plus de 40 mètres et disposant d’une visée laser. Seul inconvénient : sa couleur jaune qui fait de son détenteur une cible. Cet outil doit être diffusé très largement et très rapidement ».
DCCRS : « Nécessité d’un lanceur multi-coups (…) Le lanceur de 40mm en projet semble satisfaisant en puissance, mais sa cadence ne permet pas de repousser plusieurs adversaires en rapprochement rapide, car il est monocoup, soit une cadence de tir de l’ordre de 5 à 6 coups par minute. Un lanceur de même type, mais à plusieurs coups, serait plus efficace dans ce type de défense. »
DCCRS : « Toutefois, la mobilité de nos personnels ne saurait s’accommoder du port de moyens supplémentaires, la dotation d’un nouveau lanceur, qui s’additionnerait à l’existant, poserait un problème de portage et d’encombrement de nature à réduire la capacité du groupe et notamment sa capacité d’interpellation. »
DCSP : « La question de l’emploi très dissuasif du fusil à pompe qui a fait la preuve de son efficacité avec des publics très durs (...) a été ouvertement débattue. De même a été posée la question parallèle de l’emploi de gomme-cogne avec néanmoins un risque important lié au vieillissement de cette munition. »
DCSP : « L’engagement du RAID constitue un atout technique et psychologique, même s’il est à l’origine de rumeurs. Les armes évoquées ci-dessus pourraient lui être exclusivement réservées. »
DCSP : « Les stocks immédiatement disponibles [de munitions] sont insuffisants (…) si la crise avait duré quelques jours de plus (à l’image de 2005), des difficultés importantes seraient apparues. »
DCCRS : « En cas de tirs soutenus sur une unité, il [est] extrêmement important de pouvoir se dissimuler à la vue des tireurs. Le seul moyen de disposer de cette possibilité en tout lieu est la capacité de créer un écran de fumée. Une dotation en grenades fumigènes a été considérée comme indispensable pour réduire sa vulnérabilité et conserver sa capacité de mouvement (…), les grenades lacrymogènes procurent un écran moins rapide et moins important, et gênent les manœuvres. »
Communication DCSP : « Professionnaliser les opérateurs radios », « utiliser une fréquence de dégagement dédiée à la gestion de crise », « les carences en matière de discipline radio ne pouvaient être résolues [sur le moment] : il s’agit d’une culture professionnelle insuffisamment ancrée qui ne peut s’improviser. La constitution d’une véritable qualification technique “transmission” voire d’une filière [spécialisée] prouve ainsi son intérêt ».
DCSP : « Doter de véritables centres d’information et de commandement les 22 départements les plus sensibles. »
DCCRS : « Il a été considéré comme indispensable que tous les quartiers sensibles soient répertoriés et fassent chacun l’objet de l’établissement par les services de sécurité publique d’un dossier-secteur fixant notamment les points névralgiques, les lieux à protéger, les positions stratégiques (…). »
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