
La charte est publiée dans ce chapitre du site en plusieurs parties.
Introduction
Faire face à l’offensive libérale
Contrer l’offensive libérale
Construire une alternative
1 – Sécuriser l’emploi et augmenter le niveau de vie
2 – Installer un socle de droits individuels et collectifs
3 – Réaliser l’égalité entre les hommes et les femmes
4 – Reconquérir les services publics et élargir l’appropriation sociale
5 – Refonder les politiques publiques et dégager les moyens d’une alternative
6 – Assurer un renouveau démocratique
7 – Initier un nouveau type de développement
8 – Construire une autre Europe dans un autre Monde
Par Laurent Mauduit, Martine Orange
Mediapart.fr
Ce sont deux informations d’une importance absolument capitale pour l’économie française et qui en disent très long sur les mutations que traversent actuellement le capitalisme hexagonal ; mais aucune des deux n’a fait les gros titres de la presse financière - juste quelques menus articles ici où là - ni déchaîné de controverses politiques : à l’occasion de l’assemblée générale de leurs actionnaires, deux des principaux groupes industriels français, le géant pétrolier Total et le groupe de construction et de concession Vinci ont annoncé ces derniers jours que des fonds souverains avaient fait - ou allaient très bientôt faire - leur entrée au sein de leur capital.
Dans le cas de Vinci, l’annonce en a été faite, jeudi 15 mai, lors de l’assemblée générale des actionnaires du groupe. Selon La Tribune, datée du lendemain, le président du conseil d’administration, Yves Thibault de Silguy, a révélé que des fonds souverains avaient fait leur entrée au capital du groupe. « Il y a la Norvège, la Chine, l’Arabie Saoudite, le Koweït, Abou Dhabi et Singapour », a-t-il dit, indiquant que ces fonds contrôlaient 1,5% du capital fin 2006 et avaient depuis porté leur participation à 3,5%. Le président du conseil, selon le quotidien, a dédramatisé cette prise de participation, en faisant ce constat : « C’est un mouvement normal, qu’on remarque un peu partout dans toutes les sociétés en Europe. Ce n’est pas déstabilisant. ». Le groupe de BTP aurait eu du mal à tenir un discours inverse. Il cherchait depuis plus d’un an à stabiliser son capital très ouvert, avec des actionnaires long terme.
Le lendemain , le patron de Total, Christophe de Margerie, a indiqué devant ses actionnaires, réunis également en assemblée générale, que la firme pétrolière, a déjà un fonds souverain chinois à son capital, à hauteur d’un « peu plus de 1% ». « C’est une très bonne nouvelle qu’un fonds public chinois ait pris un peu plus de 1% de notre capital. C’est nous qui sommes allés les chercher », a-t-il indiqué, avant de préciser : « On leur a bien dit qu’on ne souhaitait pas qu’ils montent au-delà d’environ 3% ». Selon un article du Financial Times (daté du 4 avril), le fonds souverain en question pourrait être le State administration of foreign exchange (Safe), qui gère les excédents en devises de la Banque de Chine ; et il contrôlerait environ 1,6% du capital du groupe pétrolier. Le « FT » assure qu’il a obtenu cette information d’une source proche de Total.
Ce fonds ne devrait pas être le seul présent au capital de Total ; d’autres suivront, et notamment des fonds souverains des monarchies du Golfe. Gilles de Margerie l’avait déjà révélé, le 10 avril, dans un entretien avec le journal Libération : « L’idée, maintenant, ce serait de faire entrer un ou deux autres fonds de pays avec qui nous sommes en relation, pour atteindre un maximum de 10% de notre capital. Nous sommes ainsi en contact avec des fonds du Golfe ».« Il est important dans le cadre de partenariat que les pays producteurs aient aussi la possibilité d’être aussi actionnaires », a-t-il ajouté lors de l’assemblée générale du groupe le 16 mai. Dans le courant des années 1980, le fonds d’Abu Dhabi était déjà monté au capital de Total, jusqu’à hauteur de 9%, avant de rétrocéder sa participation.
Un capitalisme plus poreux qu’ailleurs
Même si elles n’ont guère fait de bruit, ces informations sont, de fait, d’une importance majeure. D’abord, elles viennent confirmer la spectaculaire montée en puissance des fonds d’investissements étrangers au sein du capital des firmes du CAC 40. Sous le coup des vagues de privatisations successives conduites à partir de 1986 par la droite, puis à partir de 1997 par la gauche, les investisseurs étrangers ont progressivement fait leurs emplettes à la Bourse de Paris, et figurent parmi les premiers actionnaires des grands groupes industriels et financiers français.
L’évolution a même été en France beaucoup plus spectaculaire qu’ailleurs. Alors qu’aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne - épicentres du modèle anglo-saxon -, les investisseurs étrangers ne contrôlent que de 20% environ (dans le premier cas) à 30% (dans le second) du capital des grands groupes cotés, la France, elle, après s’être longtemps protégée de toute intrusion extérieure (grâce au système des « noyaux durs » inventés par Edouard Balladur, ou grâce à un système de participations croisées), a soudainement fait du zèle, et s’est ouverte aux investisseurs étrangers plus spectaculairement qu’aucun autre pays libéral : de près de 10% en 1985, la part des investisseurs étrangers dans le capital des entreprises du CAC 40 n’a cessé au fil des ans de grimper, pour atteindre 46,2% de la capitalisation boursière au 31 décembre 2006 - dernière statistique officielle connue.
La part détenue par ces même investisseurs étrangers dans le CAC 40 en 2007 ne sera connue que d’ici quelques jours, à l’occasion de la publication par la Banque de France du bilan définitif de la balance des paiements de l’année écoulée. Mais il ne fait guère de doute que la tendance à la hausse sera une fois encore confirmée. Tendance spectaculaire, car l’économie française - et au delà la société française toute entière - ne cesse d’être ébranlée par la montée en puissance de ces nouveaux actionnaires. Nouvelles règles de gouvernance des entreprises, avec pour priorité le fameux commandement de la « shareholder value » (le profit pour l’actionnaire) ; développement des stock-options pour les cadres dirigeants des entreprises et apparition des « working poors » (travailleurs pauvres) à l’autre extrémité de l’échelle : c’est tout le vieux capitalisme français, régi par les règles du système rhénan, qui a été secoué par cette irruption de nouveaux actionnaires, et qui s’est progressivement effacé au profit d’un nouveau capitalisme, obéissant aux usages du modèle anglo-saxon.
C’est donc ce que vient confirmer les modifications du capital de Total ou encore de Vinci : cette montée en puissance n’est décidément pas interrompue. Dans l’indifférence des autorités publiques, les grands fonds étrangers continuent de grignoter tous les grands groupes français. Au point de posséder désormais presque la moitié du CAC 40.
Les monarchies du Golfe à la manoeuvre
Mais les deux annonces de Vinci et Total en disent aussi plus long que cela. Car jusqu’à présent, les acquéreurs étrangers qui venaient faire leur marché en France étaient, pour l’essentiel, les grands fonds étrangers anglo-saxons, de toute nature - hedge funds ou fonds de pension.
Or, depuis un à deux ans, toute l’économie mondiale a été ébranlée par l’irruption de nouveaux fonds, les fonds dits souverains, c’est-à-dire des fonds d’Etat. Gorgés de pétrodollars ou de réserves de changes, ces fonds, créés par les gouvernements chinois ou singapouriens ou par les monarchies du Golfe, ont ainsi commencé à prendre discrètement des positions dans le capital de grands groupes mondiaux. Et puis, sous le coup de l’envolée des prix pétroliers - qui a encore davantage enrichi ces monarchies du Golfe - ; et sous le coup de la crise des subprime - qui a bousculé toutes les grandes banques du monde ; ces fonds souverains sont d’un seul coup, depuis à peine plus d’un an, devenus des acteurs majeurs de la finance mondiale.
Depuis l’été 2007, on a vu ainsi tour à tour une cascade de fleurons de la finance internationale appeler au secours des grands fonds souverains. China Investment Corporation (CIC) a ainsi fait son entrée au capital de Morgan Stanley ; le fonds de Singapour, Government investment corporation (GIC) a fait de même dans celui d’UBS ; puis cela a été le tour du plus grand fond souverain du monde, Abu Dhabi Investment Authority (ADIA), qui a été invité à prendre 4,9% du capital (soit 7,5 milliards de dollars) de la première banque américaine Citigroup ; puis encore le tour de de Temasek, l’autre fond géant de Singapour , qui a forcé les portes du capital de Merrill Lynch...
Il faut dire que ces fonds, qui sont très réputés pour leur opacité, disposent d’une force de frappe financière qui dépasse l’entendement. Au total, celle-ci pourrait être supérieure à 2.200 milliards de dollars, soit plus que la richesse nationale (PIB) française, ou encore plus que la capitalisation globale de tous les « hedge funds » réunis. Selon une étude très documentée de la Deutsche Bank, rédigée en septembre 2007 (voir notre onglet « prolonger »), cette force de frappe pourrait même dépasser largement les 3.000 milliards de dollars. L’envolée récente des prix de l’énergie n’a pu que consolider cette tendance.
Dotée d’un capitalisme beaucoup plus ouvert que d’autres - voire même poreux, comme on l’a vu -, la France est donc devenue une proie très tentante pour ces fonds, dont l’appétit est devenu soudainement considérable. Les uns après les autres, les grands fonds souverains ont donc débarqué à Paris. Mais au début, nul n’y a pris garde. Ces grands fonds se sont en effet d’abord intéressés aux grands palaces parisiens. On a vu ainsi les uns après les autres les grands hôtels de Paris tomber dans l’escarcelle d’une figure connue du Golfe. Mis à part le Crillon, acheté par le fonds anglo-saxon Starwood, ce fut ainsi le cas pour le « George V », acquis par Prince Al-Walid d’Arabie Saoudite ; le « Meurice » et le « Plaza Athénée » par le sultan de Bruneï ; le « Ritz » par l’égyptien Mohamed Al-Fayed.
Et au début, en France, nul n’y a pris garde. On a voulu n’y voir que de simples dépenses de prestiges engagées par des nouveaux riches éblouis par le luxe français. Etrange aveuglement, car après ces premiers investissements, d’autres ont suivi. Des investissements réalisés très discrètement - parce qu’en réalité, on en a assez peu parlé en France -, mais d’une importance économique autrement plus considérable.
Sans que nul ne le remarque vraiment, le groupe Vivendi, l’une des vedettes du CAC 40, a ainsi parmi ses principaux actionnaires, le fameux fond d’Abu Dhabi (ADIA), qui contrôle 3% de son capital, par le truchement de l’une de ses innombrables coquilles, Paris International Investment. Le fond souverain du Qatar, Qatar Investment Authority (QIA) est de son côté devenu depuis plus d’un an l’un des tout premiers actionnaires du groupe Lagardère, avec 6,09% du capital et peut-être plus. Et dans la filiale stratégique, EADS, même évolution : le fond souverain Dubaï International Capital (DIC) contrôle au moins 3,1% du capital, tandis que le fond qatari QIA a révélé voici quelques mois qu’il était en pourparler préliminaire pour prendre de son côté jusqu’à 10% du capital. Mais l’opération ne s’est jamais concrétisée. A l’inverse, lorsque la banque publique russe Vnechtorgbank (VTB) a passé le seuil de 5% du capital du groupe aéronautique européen, l’alarme a sonné à Paris et Berlin. Malgré toutes les tentatives pour obtenir une place d’actionnaire et surtout une politique de coopération avec sa propre industrie aéronautique, les Russes sont restés à la porte. Le constat d’échec a été signé en décembre 2007, lorsque la VTB a annoncé la vente de sa partiticipation.
Et l’histoire ne s’arrêtera pas là puisque de nombreuses autres discussions sont en cours. Au cours de l’hiver dernier, le patron des Caisses d’épargne, Charles Milhaud, a ainsi fait courir le bruit qu’il était en négociation avec un autre fonds souverain, Kuweit Investment Authority (KIA). Mais l’affaire n’a pas abouti. C’est donc, quoiqu’il en soit, cette déferlante des fonds souverains dans le capital des entreprises du CAC 40 que viennent confirmer les annonces de Total et de Vinci.
Le pas de deux de Nicolas Sarkozy
Tous les fonds, cependant, ne sont pas les bienvenus. En Europe, en France en tout cas, l’argent russe reste suspect. La direction d’Arcelor a perdu sa bataille d’indépendance face à Mittal pour avoir sous-estimé cette crainte. Comme chevalier blanc, elle proposait le sidérurgiste russe, Alexeï Mordachov, patron de Severstal avec lequel le groupe travaillait depuis une dizaine d’années. Cette présence russe a effrayé les actionnaires qui lui ont préféré l’indien Mittal, censé être plus respectueux des modes de gouvernance anglo-saxonne.
Aucune prévention en revanche à l’égard de la Chine ou des monarchies du Golfe. Leurs fonds, pourtant pas toujours transparents, peuvent intervenir en France sans que le gouvernement ni l’Elysée ne s’en inquiètent. Ou plutôt si ! Ces fonds souverains ont donné lieu à l’un de ces spectaculaires pas de deux dont Nicolas Sarkozy a parfois le secret, jouant au début sur un registre presque de gauche, avant de changer peu après radicalement de ton.
Lors de sa conférence de presse, le 8 janvier (voir notre onglet « prolonger »), le chef de l’Etat a ainsi haussé de la voie : « Face à la montée en puissance de fonds spéculatifs extrêmement agressifs et de fonds souverains qui n’obéissent pas seulement à des logiques économiques, il n’est pas question que la France reste sans réagir. Il n’est pas question de laisser faire. La France doit protéger ses entreprises, leur donner les moyens de se défendre et de se développer. Je veux que la Caisse des Dépôts soit l’instrument de cette politique de défense et de promotion des intérêts économiques primordiaux de la nation. Je pense particulièrement à l’industrie. Parce que je suis convaincu qu’une France sans industrie, sans usine, sans ouvrier, serait une France appauvrie », s’est-il indigné.
Mais quelques jours à peine plus tard, le 14 janvier, lors d’un voyage officiel en Arabie Saoudite, autre discours, radicalement à l’opposé : « Je serais (...) bien mal avisé de refuser que la France fasse partie des pays où s’investissent les richesses des futures générations des pays pétroliers. Nous avons besoin d’investisseurs financiers de long terme, capables de voir plus loin que les résultats trimestriels. Vous êtes les bienvenus en France ».
Faut-il aller chercher plus loin la raison de l’audace et de l’appétit des grands fonds souverains ? Puisque la Caisse des dépôts et consignations française n’a, en fait, reçu aucune consigne pour assurer la « défense » des grands groupes français du CAC 40 et qu’on ne lui en a pas donné les moyens financiers ; puisque les fonds souverains sont mêmes priés de venir faire leur marché en France, ceux-ci ont sur le champ répondu a une aussi alléchante invitation. Et après bien d’autres, de nouveaux fonds souverains ont donc mis la main sur une partie du capital de Total et de Vinci. Reste donc maintenant juste une question. Et maintenant, à qui le tour ?
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