
La charte est publiée dans ce chapitre du site en plusieurs parties.
Introduction
Faire face à l’offensive libérale
Contrer l’offensive libérale
Construire une alternative
1 – Sécuriser l’emploi et augmenter le niveau de vie
2 – Installer un socle de droits individuels et collectifs
3 – Réaliser l’égalité entre les hommes et les femmes
4 – Reconquérir les services publics et élargir l’appropriation sociale
5 – Refonder les politiques publiques et dégager les moyens d’une alternative
6 – Assurer un renouveau démocratique
7 – Initier un nouveau type de développement
8 – Construire une autre Europe dans un autre Monde
Le député européen Francis Wurtz(GUE-GVN) commente le vote de jeudi. Selon lui, la nouvelle mouture du texte n’écarte qu’en trompe-l’oeil le « principe du pays d’origine » et l’objectif final demeure son rejet.
Strasbourg, envoyé spécial.
Dès l’issue du vote, jeudi matin à Strasbourg, les partenaires PSE-PPE du compromis se sont déchirés en livrant une interprétation diamétralement opposée de ce qu’ils venaient de voter ensemble : les conservateurs, par la voix du Britannique Malcom Harbour, expliquant qu’ils avaient sauvé le « principe du pays d’origine », et les socialistes prétendant avoir consacré le « principe du pays de destination ». Qu’en est-il à vos yeux ?
Francis Wurtz. Le commissaire européen chargé du Marché intérieur, Charlie McCreevy, est un libéral pur sucre : souvenez-vous que c’est lui qui avait donné, au nom du principe du pays d’origine, raison à l’entreprise lettone qui entendait construire une école à Vaxholm, en Suède, sans respecter les conventions collectives. Eh bien, McCreevy ne trouve rien à redire à l’absence dans la directive de l’expression « principe du pays d’origine ». Il a clairement donné, mardi dernier, lors de son intervention dans le débat au Parlement européen, les références des jurisprudences de la Cour de justice des communautés européennes sur lesquelles il se fonderait pour mener sa politique. Pourquoi ? Dans ce qu’on appelle le droit communautaire, c’est-à-dire les traités plus la jurisprudence, le droit commun est devenu au fil des ans le principe du pays d’origine. Cela n’avait pas tellement provoqué de scandale jusqu’à l’élargissement à des pays à très bas salaires ; le dumping social existait mais de façon moins flagrante. Maintenant qu’il y a des pays avec des standards sociaux extrêmement bas, cette règle provoque déjà de nombreuses luttes dans toute l’Union. En toute « légalité », il y a déjà sur la base de ces jurisprudences subreptices et empoisonnées de la Cour de justice comme droit commun le principe du pays d’origine. Or l’expression n’existe pas dans les traités, même pas dans les jurisprudences. J’ai un document de la Commission européenne qui date de 1997 et que je vais rendre public sous peu expliquant mot à mot que l’évolution du droit européen conduit à ce qu’en principe, la règle qui s’applique, c’est la règle du pays d’origine. Dans ces conditions, si dans un texte de loi comme cette directive Bolkestein, on ne précise pas de façon très explicite que c’est le principe du pays de destination qui est la règle, on tombe dans ce droit commun de l’Union. Voilà pourquoi la Commission, et même des commissaires très libéraux comme McCreevy, s’accommode parfaitement de cette nouvelle mouture. La rapporteuse PSE Evelyn Gebhardt a une lecture beaucoup trop positive de son propre texte. Ce document risquerait de créer de sérieuses désillusions si on ne le clarifiait pas à l’avenir.
Au cours des débats, un amendement qui réclamait une directive-cadre définissant précisément ce que sont les services d’intérêt économique général (SIEG, services publics « marchands ») et les services d’intérêt général (SIG, services publics « non marchands ») a, de manière révélatrice, été repoussé, notamment par la majorité des socialistes européens. Malgré certaines exclusions supplémentaires des services, on conserve le sentiment qu’il s’agit de libéraliser tous les services avant même d’avoir préservé les services publics.
Qu’en pensez-vous ?
Francis Wurtz. On est en train d’adopter la même approche perverse que lorsqu’on a organisé la libre circulation des capitaux sans prévoir au préalable l’harmonisation sociale et fiscale. Là on libéralise les prestations de services transfrontalières sans avoir au préalable harmonisé les conditions sociales. Ce n’est pas une erreur, cela ressort d’une conception de la construction européenne exclusivement basée sur l’intégration par le marché, et non plus la construction d’un ensemble par harmonisation législative, c’est-à-dire par des actes politiques avec des votes sur la base de rapport de forces. On préfère nous plonger dans l’intégration par le marché, et donc dans la mise en concurrence des modèles sociaux pour tout tirer vers le bas. Tant la directive initiale que, sur ce plan, ce qui est ressorti du vote du Parlement européen s’inscrivent dans cette conception. Certes il y a des exceptions et nous les avons soutenues. Nous en avons même proposé toute une série parce que nous ne pratiquons pas la politique du pire. Nous cherchons à améliorer tout ce qui peut l’être, mais les exceptions restent des dérogations et chaque pays destinataire doit dûment justifier le recours à ces exceptions au cas par cas. La règle générale, c’est la mise en concurrence, la perversité est là.
Après un petit passage par la Commission, la directive Bolkestein repeignée doit maintenant aller devant le Conseil des ministres. Comment poursuivre la lutte ?
Francis Wurtz. D’abord il faut informer les citoyens, faire savoir que, contrairement à ce que certains laissent entendre, l’affaire n’est pas du tout close. Cela peut durer encore plus d’un an, avec des rapports de forces qui vont s’exercer au sein de la Commission, au sein du Conseil. Et surtout entre les opinions, et la Commission comme le Conseil. Il ne faut absolument pas baisser les bras. Le débat sur les enjeux, sur les dangers, sur les zones grises et, évidemment, sur les alternatives doit se poursuivre à une grande échelle. Les mobilisations sociales doivent encore s’intensifier. Nous comptons prendre appui, après l’analyse détaillée des votes, sur les acquis et les soutiens importants, même minoritaires, pour aller de l’avant. Nous allons continuer de travailler avec les acteurs sociaux, comme nous le faisons depuis plus d’un an. À nos yeux, l’objectif ultime doit demeurer le rejet. Il est toujours possible, rappelons-le : lors de la législature précédente, il y a trois ans, la directive sur les services portuaires avait été adoptée en première lecture, adoptée en deuxième lecture, mais rejetée au bout de la conciliation finale, après un très long processus. Car entre-temps le rapport de forces s’était amélioré. Ce premier vote n’est en aucun cas un point d’arrivée, c’est un point de départ.
Entretien réalisé par Thomas Lemahieu