
La charte est publiée dans ce chapitre du site en plusieurs parties.
Introduction
Faire face à l’offensive libérale
Contrer l’offensive libérale
Construire une alternative
1 – Sécuriser l’emploi et augmenter le niveau de vie
2 – Installer un socle de droits individuels et collectifs
3 – Réaliser l’égalité entre les hommes et les femmes
4 – Reconquérir les services publics et élargir l’appropriation sociale
5 – Refonder les politiques publiques et dégager les moyens d’une alternative
6 – Assurer un renouveau démocratique
7 – Initier un nouveau type de développement
8 – Construire une autre Europe dans un autre Monde
entretien
Deux ans après les Vivants et les Morts, immense succès en librairie, l’écrivain publie Notre part des ténèbres. Un thriller social en forme de dénonciation en règle du capitalisme. Deux tasses de café sur une table basse et beaucoup de calme apparent malgré la rumeur de la grande ville. C’est pourtant là, dans cet espace modeste, que Notre part des ténèbres, tempête sociale au coeur du capitalisme triomphant, a été écrit. Dans son appartement parisien, entre la porte Dorée et la Nation, Gérard Mordillat reprend le flambeau du combat avec une soif de parole(s) que rien ne semble apaiser. Explications.
Revenons un instant sur les Vivants et les Morts (1), paru en 2005. Ce livre qui racontait la fermeture d’une usine dans l’est de la France fut un énorme succès populaire. Est-il vrai que, avant même la fin de l’écriture de ce récit, vous aviez le sentiment d’être déjà « en retard » sur le monde réel, disons par rapport à l’évolution d’une certaine réalité sociale ?
Gérard Mordillat. J’ai été élevé dans le respect absolu de l’outil de travail. Quand j’étais ouvrier imprimeur, jamais l’atelier n’était mieux tenu que pendant les périodes de grève. Dans les Vivants et les Morts, les personnages du roman brisaient un tabou que je croyais indestructible : ils faisaient sauter les machines ! Or, tandis que je finissais mon livre, j’apprenais chaque jour de nouveaux cas de destruction de l’outil de travail. Ce type d’action se multipliait, devenait banal. Nous assistions à une multiplication d’actes de désespoir qui dépassaient les actes revendicatifs. On peut comparer ça avec les jeunes des banlieues qui font flamber les voitures en bas de chez eux. Ce n’est pas insurrectionnel, c’est totalement désespéré ! Puisque rien ne changeait, l’étape suivante m’apparut comme une évidence : après la destruction des machines, les prochaines actions s’en prendraient aux personnes. Notre part des ténèbres est né de cette réflexion. En voyant un paquebot de luxe à quai, au Havre, j’ai compris que le récit devait se passer là, à la fois dans un lieu clos et mobile. C’est là que se jouerait l’acte II de la guerre sociale, dont nous sommes quotidiennement les témoins et que nul n’ose nommer ouvertement. Dans les Vivants et les Morts,
il y avait un côté « rituel » dans le conflit que je décrivais : délocalisation, occupation, manifestations, pétitions, résignation… Pour Notre part des ténèbres, s’il fallait à tout prix trouver une rime en « ion », « insurrection » m’est naturellement venue à l’esprit. Notre part des ténèbres est un livre d’insurrection, un livre en tempête.
La question du désespoir n’est pas une mince affaire et l’on oublie trop que, avant 1789, les paysans français avaient brûlé leurs terres pour les mettre en jachère. Est-ce que votre rencontre avec les lecteurs des Vivants vous a permis, en quelque sorte, de donner du « sens », voire de redéfinir ces formes de désespoir ?
Gérard Mordillat. Le plus beau compliment que j’ai reçu à propos des Vivants et les Morts, c’est d’entendre des lecteurs me dire qu’ils avaient le sentiment d’y lire leur propre histoire. Cette histoire qui leur était déniée, volée, ignorée par les médias, par la télévision, par le cinéma, par le roman. Dans mon livre, ils retrouvaient une histoire (la leur, celle de leurs semblables) dans laquelle ils avaient une place, et cette place leur en redonnait une dans l’Histoire avec un grand « H », si j’ose dire. D’un seul coup, leur vie n’était pas vaine. C’était incroyablement stimulant d’entendre ça ; ça redonnait de la vigueur à cette force de contradiction et de rébellion qui nous manque tellement aujourd’hui. J’ai écrit Notre part des ténèbres sur cet élan, sur cette idée de rébellion, de refus absolu de l’acceptation du monde, dont on nous dit aujourd’hui qu’il est achevé, clôt, organisé une fois pour toutes. Que le marché est le stade ultime de l’organisation humaine et qu’il se confond avec la démocratie. Eh bien, non ! pour moi, le marché ne se confond pas avec la démocratie
(le marché, c’est la loi du plus fort) et le capitalisme - ou le néolibéralisme, comme on veut l’appeler aujourd’hui comme pour le rendre plus acceptable - n’est pas la fin de l’histoire. Il n’y a pas une unique manière de penser le monde.
Comment assumez-vous cette posture à contre-courant ?
Gérard Mordillat. Il est certain qu’écrire aujourd’hui sur le monde du travail en ayant pour rois et reines de tragédie des ouvriers, des employés, des techniciens, vous place immédiatement à contre-courant du meanstream de la production romanesque, où s’épanouissent les problématiques bourgeoises et petites-bourgeoises qui font le miel des commentateurs. Dans les Vivants et les Morts, mes lecteurs se sont reconnus dans une posture intelligente, dans la parole, dans la pensée, dans la conviction et jusque dans les excès du livre, sur le terrain de la sexualité. Ceux qui ont vécu ces situations extrêmes de désespérance sociale savent bien que les sentiments, les pulsions, les désirs, les attirances, etc. sont exacerbés à ces moments-là. Donc, leur « vie » leur était rendue dans sa complexité, sa profondeur, ses ombres, ses éclats. Ces hommes et ces femmes retrouvaient un corps, un visage, une identité, des sentiments, des engagements, des espérances, une réalité humaine qui, d’ordinaire, passe à la trappe sous l’énumération de chiffres ou de pourcentages. Je parlais tout à l’heure de guerre sociale dont nous sommes les témoins… Eh bien, comme dans les guerres, chaque jour la télévision, la radio, les journaux égrènent les chiffres des victimes : quatre cents licenciements ici, cinq cents là, mille trois cents ailleurs. Il y a ainsi une déréalisation des individus. Ils n’existent plus en tant que tels, ce sont des chiffres. Ce qui présente le double avantage de prétendre à l’objectivité scientifique (le chiffre, c’est neutre) et d’être escamotable d’un trait de plume, apparemment sans douleur. Le chiffre est un leurre extraordinaire, une arme idéologique meurtrière. Tout mon travail consiste, en somme, à montrer les réalités humaines dont ces leurres veulent nous détourner.
Dans Notre part des ténèbres les membres de l’atelier de recherches mécaniques, qui sont à l’origine du détournement du bateau, sont tous des ouvriers très spécialisés…
Gérard Mordillat. Aujourd’hui, majoritairement, l’image du travail renvoyée par les médias, c’est la déqualification, les petits boulots, l’intérim, la précarité. Or le travail, pour moi, ce n’est pas ça du tout. Les ouvriers, quel que soit le domaine où ils exercent, sont des personnes qui possèdent un savoir, un savoir professionnel qui mérite autant de respect que le savoir universitaire. Les membres de l’atelier de recherches mécaniques de Mondial Laser, dans Notre part des ténèbres, sont pour moi l’incarnation de ce que j’appellerais « l’intelligence ouvrière ». Je voulais montrer des salariés au sommet de leur art ou de leur métier, mais qui sont aussi - n’en déplaise à ceux qui le dénient - des citoyens cultivés, qui lisent, qui regardent des films, qui vont au théâtre, qui écoutent de la musique. C’était très important pour moi de lutter contre ce lieu commun ouvriers = ignorants, incultes, imbéciles… Un lieu commun qui coûtera cher aux membres de la cellule de crise réunis à Matignon, dès qu’est connu le détournement du bateau, où les actionnaires du fonds spéculatif fêtent la troisième année de bénéfices record.
Votre récit se déroule donc sur un paquebot. Les salariés de l’atelier de recherches mécaniques prennent possession de ce navire de luxe où festoient les actionnaires d’un fonds spéculatif américain qui ont vendu l’usine à des investisseurs indiens. Vous imaginez donc une sorte de corps-à-corps entre victimes et coupables…
Gérard Mordillat. Corps-à-corps, en effet, ou face-à-face. Dans Notre part des ténèbres, j’ai organisé la rencontre qui n’aurait jamais dû avoir lieu entre, d’un côté, les actionnaires du fonds spéculatif et, de l’autre, les personnels de Mondial Laser qui ont perdu leur emploi à cause des manoeuvres financières de ce fonds. La rencontre ne pouvait être que brutale. Dans Notre part des ténèbres, la violence du capitalisme se heurte donc à une autre violence ! Mais ces deux violences ne sont pas de même nature. La violence du système capitaliste - ou néolibéral, au choix - est une violence qui s’exerce de façon cynique, au nom du seul profit, sans autre motivation qu’un accroissement constant des gains. La violence des personnels de Mondial Laser, elle, est une violence que l’on peut qualifier de « morale ». Ils veulent forcer les investisseurs du fonds spéculatif à regarder en face les conséquences de leurs actes.
Cela reste tout de même de la violence. Diriez-vous que c’est une forme de terrorisme social ?
Gérard Mordillat. Comment appelez-vous ceux qui ont fait tomber la Bastille ? Comment appelez-vous les cheminots qui faisaient sauter les trains allemands pendant la dernière guerre ? Comment appelez-vous les membres du groupe Manouchian en photo sur l’Affiche rouge ? Des terroristes ou des révolutionnaires, des révoltés ? Les personnages de Notre part des ténèbres, pour moi, sont des révoltés, des résistants, des réfractaires. Et si mon livre est écrit au présent, c’est bien pour signifier que la violence qu’ils subissent et à laquelle ils répondent par une autre violence est une violence présente, la violence d’hui, de maintenant, au XXIe siècle. D’où la forme du récit, l’utilisation du présent qui, par son âpreté, sa brutalité, par la nécessité d’utiliser des phrases plus courtes, de refuser les comparatifs, d’assumer le côté haletant, heurté, renvoie, sans avoir besoin de le dire, à l’état intérieur de mes personnages. C’est faire corps avec la langue, être sans cesse dans l’action, jamais dans le marais psychologique.
Une forme de littérature de combat, comme si vous nous conviez à regarder l’histoire sociale telle qu’elle s’écrit ?
Gérard Mordillat. Connaissez-vous l’histoire de ce juif riche qui se regarde dans son miroir ? Il se regarde, s’admire, se repaît du spectacle de lui-même, jusqu’au jour où un rabbin vient et efface le tain du miroir. Et le juif riche découvre le monde devant ses yeux : sa brutalité, ses horreurs, sa misère… À mon sens, ce que fait le rabbin, c’est exactement le travail que l’écrivain doit faire : effacer le tain, dénoncer les illusions, traquer les leurres. Ce que vous appelez la « littérature de combat », expression que je fais mienne, doit s’opposer à toutes les forces qui veulent nous contraindre à vivre dans un monde que définissent les seules raisons financières et économiques. Lorsque je regarde la production romanesque française, je me demande souvent dans quel monde vivent les écrivains ? Entre ceux qui sont les otages des modes, les otages d’eux-mêmes, les otages d’une idéologie, et ceux qui jouent les bernard-l’ermite en réécrivant Proust, Céline ou Sade, vous avez au moins 90 % de la production littéraire française. Vous ne trouvez pas qu’il y a un problème ? Selon moi, dans la situation qui est la nôtre, il y a plus que jamais une nécessité impérieuse de « dire » le monde et d’être cette opposition qui a aujourd’hui tellement de mal à s’exprimer sur le plan politique.
« Décrire le monde, c’est déjà vouloir le changer », disait Sartre. Les écrivains plutôt que les partis politiques ?
Gérard Mordillat. Je ne dis pas que les écrivains doivent à eux seuls combler le vide des partis politiques ou des syndicats, qui sont, comme on peut le voir chaque jour un peu plus, en réelle carence critique et oppositionnelle. Les écrivains ont toujours joué ce rôle. Car l’écrivain doit d’abord parler de ce qui ne va pas. Et ce qui ne va pas, c’est le réel. Par l’écriture, il faut rendre ce réel visible. Et rendre le réel visible, c’est aujourd’hui le meilleur moyen de lutter contre la peur, celle que Sarkozy, le MEDEF et toutes les forces réactionnaires et conservatrices entretiennent. La peur des étrangers, la peur des délocalisations, la peur du chômage, etc. Une peur qui devient le moteur même de l’action gouvernementale. Une peur fantasmatique qui sert à nous détourner du réel. Le droit à l’insurrection est un droit indispensable à toute vie démocratique. Mais, sous prétexte que l’insurrection, ça fait peur, on veut la voir disparaître. Moi, je crois au contraire qu’il faut la réinventer ! Car il n’y a aucune raison de renoncer à lutter, à combattre, à dire « non » à la politique gouvernementale actuelle, qui s’apparente à ce que j’appelle du « facho-libéralisme ». D’un côté des mesures ultrarépressives contre les plus démunis, les chômeurs, les sans-papiers, les sans-logement, les précaires, les intermittents, les stagiaires, etc. De l’autre, l’exaltation du marché et de la concurrence, présentée comme le bonheur suprême, la source de la félicité
dans un monde où la charité a remplacé l’égalité. Je vais vous dire la même chose que disent les personnages de Notre part des ténèbres : aujourd’hui, la peur doit changer de camp ! Ceux qui sont responsables des situations sociales catastrophiques doivent être mis devant leurs responsabilités. Ce sont eux qui doivent avoir peur, désormais.
(1) Les Vivants et les Morts,
Éditions Calmann-Lévy, 2005.
Entretien réalisé par Jean-Emmanuel Ducoin