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“ Ecologie " et conditions physiques de la reproduction sociale
jeudi 27 novembre 2008

Par François Chesnais et Claude Serfati

Introduction

L’idée centrale qui domine la réflexion présentée dans ce chapitre est la suivante. Ce dont il est question aujourd’hui, derrière les mots “ écologie ” et “ environnement ”, ou encore les expressions “ questions écologiques” et “ problèmes environnementaux ”, n’est rien moins que la pérennité des conditions de reproduction sociale de certaines classes, de certains peuples, voire de certains pays. Comme ceux-ci sont situés le plus souvent, soit dans ce qu’on nomme aujourd’hui “ le Sud ”, soit dans l’ancien “ Est ”, la menace semble lointaine et donc abstraite dans les pays du centre du système capitaliste mondial.

Le temps de gestation très long des pleins effets de mécanismes présents dans le capitalisme dès ses origines, a été et reste plus que jamais un puissant facteur d’inertie sociale dans les pays capitalistes avancés . Les groupes industriels et les gouvernements des pays de l’OCDE tirent largement parti de ce fait pour diffuser l’idée que la dégradation des conditions physiques de la vie sociale ferait partie des maux “ naturels ” que certains peuples seraient appelés à subir. Ce serait pour eux un “ malheur ” de plus. Dans la présentation dominante, les dégradations environnementales planétaires exigeraient donc des pays avancés, tout au plus des changements marginaux dans leurs choix technologiques et leur mode de vie quotidienne. De même, le seul “ modèle de développement ” proposé aux pays “ retardataires ” continue à être celui projeté à partir des centres du capitalisme mondial, il est fondé sur les marchandises et les formes de vie sociale produites par les grands groupes industriels et financiers. Les mots “ écologie ” et “ environnement ” maintiennent un degré élevé de neutralité face à cette réalité. Ils sont devenus impropres, dangereusement inadéquats, et il faudrait leur en substituer d’autres plus appropriés. Dans cette introduction et dans le premier chapitre, nous expliquons pourquoi ce travail ne pourra se faire que dans le cadre d’une critique renouvelée du capitalisme, qui lierait de façon indissociable, exploitation des dominés par les possédants et destruction de la nature et de la biosphère. Le deuxième chapitre souligne que cette liaison longtemps ignorée trouvera ses fondements théoriques dans l’analyse faite par Marx et Engels du mode de production capitaliste. Notre contribution , qui expose les fils conducteurs marxiens ou marxistes, s’adresse à tous ceux qui se préoccupent du renouvellement d’une critique radicale du capitalisme et qui cherchent donc à se réapproprier la pensée des courants fondateurs de cette critique.

Revenir aux fondements des rapports sociaux capitalistes Si nous sommes entrés (le nous étant ici la civilisation humaine) dans une phase de l’histoire du capitalisme où les conséquences environnementales de l’accumulation dans le cadre de la domination mondiale du capital financier, sont en train de se matérialiser sous des formes très graves et à un rythme qui s’accélère, les mécanismes qui ont conduit à cette situation étaient présents dès l’origine dans le fonctionnement du capitalisme. Pour comprendre les relations du capitalisme avec ses conditions de production “ extérieures ”, il faut revenir sur les origines et les fondements sociaux de ce mode de production et de domination sociale. C’est l’objet du troisième chapitre. La guerre menée par le capital pour arracher la paysannerie à la terre et pour soumettre l’activité agricole entièrement et exclusivement au profit, dont nous vivons de nouveaux et terribles épisodes aujourd’hui, a été une guerre fondatrice du nouveau mode de production et des formes de domination sociales qui lui sont propres. Elle a permis la constitution d’une vaste population ouvrière, fréquemment en surnombre et dont l’horreur des conditions d’existence a été largement dépeinte par les historiens et les écrivains. Les mécanismes de prédation capitalistes, dont on peut analyser le jeu et les effets les plus récents sous nos yeux, remontent à la première phase d’expansion du capitalisme. Ils ont pour fondement la propriété privée de la terre et des ressources du sous-sol dont l’appropriation privée permet la perception de rentes. Ces droits de propriété du capital ont incité à une immense dilapidation des ressources naturelles. Celle-ci était d’ailleurs encouragée par l’économie politique (ce qu’on nomme aujourd’hui la “ science économique ”) qui affirmait que les éléments du monde naturel autres que la terre et le sous-sol, trop abondants au départ pour être facilement soumis comme aujourd’hui à un mécanisme d’appropriation ou d’exploitation privée – l’eau et l’air et par extension la biosphère – seraient inépuisables et donc gratuits pour le capital. Les fondements sociaux du capitalisme fournissent également la clef des mécanismes bien précis de sélection sociales des techniques que ce mode de production et de domination sociale a créés, dont la civilisation de l’automobile et les OGM sont l’expression contemporaine. Tous ces mécanismes et les tendances qu’ils suscitaient, étaient inscrits dans les fondements mêmes du mode de production, tout comme dans les modes de domination de classe - national et international (impérialiste) - du capitalisme.

Au cours des trois décennies de très forte croissance de l’après-guerre, il y a eu une accélération considérable du jeu de mécanismes cumulatifs destructeurs des équilibres écologiques sous l’effet des formes de production et de consommation du “ fordisme ”, comme de celles de l’économie “ planifiée ” stalinienne. La crise écologique planétaire a ses origines dans les fondements et les principes de fonctionnement du capitalisme, elle a été aggravée par les conséquences de l’organisation politique et économique des Etats bureaucratiques, Chine comprise. Mais puisque ces mécanismes étaient associés à une élévation importante du niveau de vie, quoique pour l’essentiel dans les pays développés, des réflexes de cécité collective ont prévalu. Gouvernements, entreprises et partis et syndicats ouvriers se sont entendus tacitement pour faire silence sur les questions écologiques, ou pour en minimiser la portée. Aujourd’hui, la gravité des atteintes à la biosphère est connue. Les travaux de la commission scientifique créée par les Nations Unies pour étudier les changements climatiques , ont établi que dans certains domaines, tels que les ressources non renouvelables et sans doute la biodiversité, les dégradations ont atteint des seuils d’irréversibilité, ou en tout cas en sont proches. Les gouvernements des pays capitalistes développés et les institutions internationales ne s’engagent pas moins dans la voie d’une aggravation de la situation par l’élargissement de “ droits à polluer ”, qui systématisent le caractère intangible de la propriété privée ainsi que le droit du capital au pillage de la nature. Du côté de ceux désignés aujourd’hui sous le terme “ anti-mondialistes ”, on constate simultanément une conscience assez forte de l’existence d’un lien entre ces dégradations et la libéralisation et la déréglementation qui mettent le pouvoir économique effectif entre les mains des “ marchés ”, mais une forte réticence à mettre en cause le capitalisme ainsi que les formes dominantes de la propriété des moyens de production, de communication et d’échange. Aujourd’hui, “ notre espèce violente le mouvement global de la nature ” : elle le fait dans le cadre d’un mode de production très précis. Les traits contemporains en accélèrent le rythme, ne laissant à chaque individu ou à chaque ensemble micro-social, une très faible marge de manœuvre par rapport à sa participation ou non à ce processus. Dans beaucoup de cas, les réponses sont mondiales et se situent au niveau du mode de production et de domination pris comme tel. Notre contribution vise à donner à des questions qui touchent aux conditions physiques de la reproduction de la vie en société (dans l’immédiat celle de sociétés déterminées), le statut de questions théoriques et politiques de premier plan. L’idée qui est explorée dans le troisième chapitre, est que la situation qui s’est créée constitue une crise pour l’humanité, une crise de la civilisation humaine, mais qu’en ce qui concerne le capitalisme les choses ne peuvent pas être déclinées aussi simplement. La ou les crise(s) écologique(s) qui frappent la planète, dont les effets sont répartis de façon très inégale, sont les produits du capitalisme, mais ils ne sont pas pour autant des facteurs centraux de crise pour le capitalisme. Aujourd’hui elle(s) se développe(nt) de façon accélérée, sous l’effet de la recherche par le capital de “ solutions ” à ses contradictions profondes (taux et masse de la plus-value, taux de profit, suraccumulation endémique, etc.) dans une fuite en avant débridée rendue possible par la libéralisation, la déréglementation et la mondialisation. Prise sous cet angle, la crise écologique planétaire est donc une “ crise capitaliste ”. Mais elle voit la pleine réaffirmation de la volonté et de la capacité récurrente du capital à reporter sur son milieu “ externe ”, géopolitique et environnemental (la biosphère) les conséquences de contradictions qui sont exclusivement les siennes, au sens où elles surgissent des rapports de production et de propriété qui le fondent.

On aura compris que nous (ici les auteurs de cet article) ne partageons pas l’idée que par le biais de la destruction ou du grave endommagement de l’environnement naturel, le capitalisme mettrait en danger, et même détruirait, ses propres conditions de reproduction et de fonctionnement en tant que mode de production Nous n’adhérons pas à la thèse de la “ seconde contradiction ”. C’est au cœur des mécanismes de création et d’appropriation de la plus value que gisent les contradictions qui font que “ la véritable barrière de la production capitaliste, c’est le capital lui-même ”. Dans la sphère de l’environnement naturel, le capital représente une barrière, ou plus exactement une menace pressante pour l’humanité – et dans l’immédiat pour certaines parties précises de celle-ci – mais non pour la domination du capital. Sur le plan économique, le capitalisme transforme les pollutions industrielles, ainsi que la raréfaction et/ou la dégradation de ressources comme l’eau, voire de l’air, en “ marchés ”, c’est-à-dire en champs d’accumulation nouveaux. Dans des domaines comme celui des retombées du décryptage du génome ou celui des OGM, on voit la mise en œuvre de stratégies de domination économique et politique sans précédent dans leur forme et leur visée , doublées de “ paris ” technologiques aveugles d’une irresponsabilité sociale totale. Souvent le moteur en est la satisfaction de la “ valeur actionnariale ” réclamée par les investisseurs institutionnels et les marchés boursiers. Sur le plan politique, le capitalisme est pleinement capable de reporter le poids des dégradations sur les pays et les classes les plus faibles et de diriger toute la puissance militaire des impérialismes dominants vers des taches de “ maintien de l’ordre ”, partout où la dégradation des conditions d’existence de peuples sous l’effet des destructions environnementales pourraient provoquer des soulèvements. C’est l’objet de l’analyse du quatrième chapitre.

Qu’est-ce un mode de production ? Ce qui est en cause au plan théorique est le contenu qu’il faut donner à la notion de “ mode de production ”. Nous pensons qu’une relecture attentive de Marx montrera que pour lui le terme désigne un mode de domination sociale, autant qu’une forme d’organisation de la production matérielle. Il nous paraît également profondément erroné de réduire la reproduction du capital à ses seules dimensions économiques . A cet égard, le travail théorique sur la mondialisation contemporaine du capital et sur l’impérialisme dans ses formes les plus actuelles (celles de la guerre du Kosovo et de “ l’après 11 septembre ”) est d’une grande utilité . Il est évident qu’on se trouve en présence de mécanismes et de politiques conscientes de reproduction d’une domination sociale mondialisée. Au niveau atteint par la polarisation de la richesse, cette domination est celle, à l’échelle globale, d’une petite, voire d’une toute petite fraction de l’humanité, fraction elle-même concentrée majoritairement dans les pays capitalistes avancés. La domination repose sur des bases où “ l’économique ” et le “ politique ” sont inextricablement mêlés. Il est impossible de dissocier les destructions environnementales et écologiques des agressions portées contre les conditions de vie des prolétaires urbains et ruraux et de leurs familles, notamment ceux des pays dits du Sud, sous domination impérialiste. Il est tout aussi impossible de ce fait de dissocier les formes économiques de la domination et de la violence de leurs formes politiques et militaires . Pris ensemble, les destructions environnementales et écologiques et les agressions portées contre les conditions de vie des prolétaires sont le résultat des effets cumulés de mécanismes sécrétés par le fonctionnement du mode de production capitaliste depuis des décennies et de la domination contemporaine, renouvelée et presque sans bornes, du capital financier. L’essence rentière de la finance et ses liens étroits avec l’appropriation privée du sol et des productions du sous-sol, sont des facteurs particulièrement critiques dans les blocages des solutions même très partielles et insuffisantes proposées à différents aspects de la crise écologique. Le capital entend faire de la “ réparation ” des dégradations écologiques un marché, et loin d’affecter sa reproduction comme capital, celles-ci deviendront une immense source de profits et de soutien des cours boursiers. Parallèlement, les gouvernements des pays riches – ou au moins de certains d’entre eux (ceux qui ont la “ fibre écologique ” au sens banal et finalement assez réactionnaire du terme) – veilleront à ce que les conséquences de la “ crise écologique ” affectent le moins, et le plus tard possible, les conditions de reproduction du mode de vie des propriétaires du capital, de leurs dépendants et des couches sociales qui font cause commune avec eux. De ce point de vue, en affirmant l’intangibilité du mode d’existence matérielle des Américains, seul fondement possible de leur niveau de vie, Georges W. Bush exprime tout haut une position partagée par les principaux groupes industriels et financiers mondiaux (et pas seulement américains), comme par de nombreux gouvernements qui ne sont pas fâchés qu’il ait pris sur lui de torpiller l’accord ad minima de Kyoto. La situation qui est réservée aux "pays du Sud" témoigne de la pérennité des rapports de domination impérialiste, mais dans un contexte où les populations de ces pays peuvent être laissées sous le contrôle des "lois naturelles" proposées par Malthus à l’aube du dix-neuvième siècle.

1. quelques fils conducteurs marxistes Avant d’approfondir un peu l’énoncé de ces deux grands thèmes qui commandent notre réflexion dans ce chapitre, nous voulons faire quelques remarques liminaires. Il s’agit pour nous d’une obligation personnelle, en même temps qu’une tentative de lire Marx et Engels à la lumière des temps présents.

1.1. Un immense retard théorique et politique à combler Le retard est celui que nous (les auteurs de ce texte) reconnaissons à titre personnel, du point de vue de notre travail sur la critique du capitalisme. Mais ce retard est aussi, nous semble-t-il, celui plus généralement de la très grande majorité de ceux qui se réclament du marxisme. L’analyse et la discussion des questions relatives à l’environnement et aux menaces écologiques de plus en plus pressantes qui pèsent sur les conditions physiques et sociales de la reproduction dans des parties déterminées du globe, se sont faites, nous semble-t-il, et continuent pour l’instant de l’être, très largement en dehors d’une référence forte à une problématique marxienne et/ou marxiste . La responsabilité de ces carences et de ces retards incombent aux marxistes, autant, et en ce qui nous concerne, plus qu’aux écologistes. Il est évidemment indéniable que dans leur grande majorité, les écologistes ont cru pouvoir, ou ont même délibérément voulu éviter de fonder leurs propositions sur une critique du capitalisme de type marxien ou marxiste. Ils ont atténué, sinon gommé l’importance des rapports entre la logique du profit et ce qu’ils nomment le "productivisme", de même qu’ils ont fait et continuent à faire silence sur le rôle central de la propriété privée dans la crise écologique. Cela contribue fortement à expliquer que leur combat ait été voué à l’échec, ou pire encore, à la récupération par le système. L’absence d’une posture anticapitaliste a conduit la plupart des partis Verts européens à devenir des simples partenaires "éco-reformistes" de la gestion social-libérale du capitalisme par les gouvernements dirigés par des partis sociaux-démocrates ou staliniens repentis. Mais la montée de la pensée écologiste et des formations politiques qui l’ont portée, n’aurait pas été possible sans le terrible vide théorique et politique qui s’est formé du côté des marxistes et qui a duré au moins jusqu’au début des années quatre-vingt-dix . Le retard très important de l’analyse marxiste est le résultat conjugué de nombreux facteurs. Il plonge ses racines dans la lecture unilatéralement "productiviste" du travail de Marx et d’Engels qui a été faite pendant des décennies. Dans la conception qui a prévalu, “ l’enveloppe ” institutionnelle et organisationnelle dans laquelle s’effectue le développement des forces productives, y compris celui de la science, est reconnue comme étant capitaliste de part en part, mais sans que cela n’affecte autrement que de façon tout à fait superficielle l’orientation et les résultats de ce développement. La science, la technologie et les “ formes de cultiver et de fabriquer ”, autrement dit les formes de relations avec la “ nature ”, seraient pour le socialisme à la fois un “ héritage ” et un “ tremplin ”. Elles constitueraient d’abord un “ héritage ”, que le socialisme pourrait accepter : certes, après inventaire, mais un inventaire quand même assez sommaire. Elles seraient ensuite un “ tremplin ” à partir duquel l’humanité pourrait avancer sans n’avoir à opérer plus que des infléchissements et sans avoir à gérer d’immenses dégâts en tentant d’en renverser une partie au moins des conséquences. C’est ainsi que la notion de "révolution scientifique et technique" élaborée par Richta au début des années soixante a servi de base théorique à tout le courant dominant du marxisme. C’est sur ce socle que le mouvement ouvrier traditionnel - les syndicats et les partis sociaux-démocrates aussi bien que communistes - ont pu construire les positions qui en ont fait les défenseurs de l’énergie nucléaire, dont la fonction militaire de maintien de l’"ordre mondial" a pourtant été central, mais aussi les partisans résolus de l’industrie automobile. Pour les PC occidentaux et les syndicats liés à la Fédération syndicale mondiale (la FSM), il s’agissait aussi de défendre l’expérience, désastreuse du point de vue écologique comme sur tous les autres plans, du "socialisme réel" et de la domination sociale de la bureaucratie stalinienne . Les changements dans les rapports de force entre le capital et la travail nés de la “ contre-révolution conservatrice ” et de la libéralisation et déréglementation imposées aux classes ouvrières et aux salariés de tous les pays, n’ont fait qu’aggraver les choses. La “ sauvegarde de l’emploi ” est devenue le but prioritaire, sinon unique, de l’action du mouvement ouvrier, devenant l’un des arguments majeurs qui est opposé à toute proposition sérieuse de limitation de l’usage de l’automobile, comme à l’application même des textes de loi bien limités en matière de contrôle de certaines pollutions, par exemple dans les industries chimiques. La “ défense de l’emploi ” est mobilisée pour que l’agriculture productiviste et polluante, ainsi que les très puissants intérêts agro-alimentaires qui lui sont liés, gravement mis en cause par la “ maladie de la vache folle ”, soient touchés de façon aussi limitée que possible, sinon pas du tout. En ce qui concerne le courant trotskiste dont nous sommes issus, la répétition des positions des principaux dirigeants et théoriciens du parti bolchevique datant des années vingt est venue conforter des positions largement conformes à celles des appareils de la CGT et de FO. La position des dirigeants du Parti bolchevique qui a conduit au retard théorique et politique de ceux qui ont par ailleurs maintenu la critique du capitalisme et l’ont étendu de façon systématique, par exemple au militarisme, doit évidemment être située dans le contexte précis où elle s’est développée. La victoire de la première révolution prolétarienne dans un pays peu industrialisé et à faible développement des capacités de recherche scientifique et technique a très fortement accentué l’approche fondée sur “ la maîtrise des lois naturelles ” et la “ domination de la nature ”. Elle explique l’éloge du taylorisme par Lénine, les discours sur la science et la technique de Trotski de cette époque et les positions sur la science et la technique de Boukharine, fortement teintées de positivisme .

1.2. Lire Marx et Engels et s’en servir dans le contexte historique présent Il faut donc revenir à Marx et Engels pour les relire, retravailler la critique du capitalisme dont ils ont jeté les fondements. De même qu’il faut décliner aussi, de façon autrement plus ferme que cela n’a été fait jusqu’à présent, la critique “ écologiste ” des formes matérielles de la civilisation du capital financier monopoliste. Revenir à Marx ne veut pas dire tenter de soutenir que celui-ci, tout comme Engels avec lui et après lui, n’auraient pas écrit des choses contradictoires, défendu des positions dont la réconciliation n’est pas toujours évidente. A côté de très importants éléments critiques, qui ont été longtemps presque complètement négligés par les théoriciens marxistes après Marx, il existe bel et bien dans leur travail de nombreux textes dont ont pu, et dont peuvent toujours se réclamer, les tenants de la “ science comme facteur de progrès ” en toute circonstance, ou presque, — des textes qui font le panégyrique du capitalisme sur le plan de la science et de la technologie. Ces textes à la gloire de la science, tout comme ceux qui font le panégyrique de l’œuvre accomplie par le capitalisme et la bourgeoisie, doivent être replacés dans leur contexte, celui des premières grandes expositions universelles qui ont frappé tous ceux qui les ont vues. Si Marx et Engels n’y avaient pas été sensibles, on peut être certain que ceux qui leur font un procès en positivisme et en scientisme les accuseraient d’avoir vécu hors de leur temps ou absolument en marge de celui-ci ! Ces textes doivent aussi et surtout être situés dans la perspective historique et les délais de la transformation sociale qui sont ceux de Marx, comme de tous les théoriciens révolutionnaires au moins jusqu’à la Seconde guerre mondiale. Dans l’esprit de Marx, en tant que système marqué par des crises économiques graves à répétition qui représentent autant d’appels réguliers à l’action de la classe ouvrière, le capitalisme est appelé à disparaître assez vite. L’humanité pourra s’en défaire par l’entremise de la révolution dès qu’auront été réunies les conditions objectives et subjectives de son dépassement : les nouveaux moyens de production et de transport maritime et terrestre et les premiers moyens de communication et une classe ouvrière concentrée, prête à être organisée sur le plan syndical comme sur le plan politique dans une perspective de renversement du capitalisme. Cependant il est assez bien connu que les textes sur le caractère progressiste du capitalisme sur le plan de la création scientifique et technologique sont constamment qualifiés sous l’angle de leurs conséquences très négatives pour les travailleurs . Ce qui a été dit moins souvent, c’est que certains de ces textes , le sont également sous l’angle de leurs conséquences néfastes pour la “ terre ”, terme qu’il faut considérer comme un raccourci servant à désigner de façon beaucoup plus large les conditions naturelles et physiques de la production et de la reproduction. L’un des passages où Marx est le plus explicite par rapport aux conséquences “ écologiques ” du capitalisme est celui qui clôt la longue quatrième section du livre I du Capital sur la production de la plus value relative. Il y traite de l’exploitation (le “ martyrologe ”) des ouvriers agricoles et industriels dans le cadre de développements plus large sur les rapports entre l’agriculture et la grande industrie. Une lecture tant soit peu attentive de ses réflexions indique à quel point, pour Marx, l’idée de progrès sous l’égide du capitalisme industriel est subordonnée à celle de révolution : “ Avec la prépondérance toujours croissante de la population des villes qu’elle agglomère dans de grands centres, la production capitaliste, d’une part accumule la force motrice historique de la société ; d’autre part, elle détruit non seulement la santé physique des ouvriers urbains et la vie intellectuelle des travailleurs rustiques, mais elle trouble encore la circulation matérielle entre l’homme et la terre (etc) ” . Aujourd’hui comme hier, dans des conditions historiques différentes, l’enjeu est là : dans la capacité d’auto-organisation de cette population, majoritairement urbaine, de vendeurs de leur force de travail (de salariés et de chômeurs qui sont des “ prolétaires ” même s’ils ne sont plus majoritairement ouvriers) jusqu’à être capables de jouer ce rôle de “ force motrice de l’histoire ”, c’est-à-dire de sujet politique décidé à en finir avec la capitalisme. En l’absence ou dans une situation de paralysie de ce sujet politique, ce qui l’emporte est la consolidation et l’accentuation d’un processus où “ chaque progrès de l’agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l’art d’exploiter le travailler, mais encore dans l’art de dépouiller le sol ; chaque progrès de l’art d’accroître la fertilité pour un temps, un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité. Plus un pays, les Etats-Unis par exemple, se développe sur la base de la grande industrie, plus ce procès de destruction s’accomplit rapidement ”. Et Marx de terminer par cette phrase : “ La production capitaliste ne développe donc la technique (…) qu’en épuisant les deux sources d’où jaillit toute richesse, la terre et le travailleur ” . Il semble difficile dans ces conditions d’affirmer, comme le fait T. Benton , que la vison "économiciste" de Marx l’a empêché de voir les conséquences écologiques catastrophiques de la domination du capital.

2. Capitalisme rentier et "épuisement de la terre et du travailleur" Les révolutions du 20° siècle ont été défaites - de l’intérieur autant et même plus que de l’extérieur. Il n’y a pas eu de passage du capitalisme vers une forme d’organisation sociale dans laquelle l’humanité aurait maîtrisé ses conditions matérielles de sa reproduction, y compris, ou plus exactement d’abord et surtout, de son environnement naturel planétaire, la biosphère comprise. C’est donc dans le cadre de l’hypothèse pessimiste où “ le procès de destruction s’accomplit rapidement ” que l’on est contraint de se situer. Marx pensait certainement qu’il s’agissait pour lui de l’indiquer “ pour mémoire ” pour ainsi dire. Faisant le pari de l’extension de la révolution, notamment en Allemagne, les bolcheviques pouvaient encore penser emprunter au capitalisme ses technologies comme tremplin vers une situation où ils libéreraient la science et la technique de son enveloppe capitaliste. Aujourd’hui nous sommes obligés de procéder bien différemment. Il es nécessaire de refuser l’économicisme ambiant. Rien ne serait plus urgent que de modifier le terrain et les termes actuels du dialogue des marxistes avec les courants de pensée dominants, même “ hétérodoxes ”, afin de se réapproprier une critique authentiquement radicale du capitalisme comme de la domination bourgeoise. Etre fidèle à Marx aujourd’hui, c’est commencer par le relire d’un œil nouveau. Il faut rechercher avec lui (et pas juste dans son propre travail), tous les traits prédateurs et parasitaires et toutes les tendances à la transformation des forces initialement ou potentiellement productives en forces destructives, qui étaient inscrits dans les fondements du capitalisme dès le départ, mais dont le temps de gestation et de maturation a été très long. Il y a toujours eu chez Marx une incitation à la critique la plus radicale, elle était fondée sur une vision “ pessimiste ” de l’avenir de l’humanité si la domination du capital devait se poursuivre. Il faut donc chercher à pousser plus loin des remarques du type de celle qu’on trouve dans l’Idéologie Allemande, quand Marx observe que “ dans le développement des forces productives, il arrive un stade où naissent des forces productives et des moyens de circulation qui ne peuvent plus être que néfastes dans le cadre des rapports existants ; elles ne sont plus des forces productives, mais des forces destructrices (le machinisme et l’argent) ”. Dans L’Idéologie Allemande, Marx ne développe pas l’idée au delà de ce constat. Il n’est pas sûr non plus qu’en parlant de ces deux mécanismes destructifs, Marx pense à la destruction de “ la nature ”. Ici comme dans les écrits philosophiques antérieurs et comme dans Le Capital ensuite, Marx se réfère surtout au sort des prolétaires et de leurs familles, ainsi qu’à celui des couches non-prolétarisées les plus exploitées. Rappelons en quels termes Marx énonce dans le livre I du Capital, la manière dont “ la loi qui met l’homme social à même de produire davantage avec moins de labeur, se tourne en milieu capitaliste – où ce ne sont pas les moyens de production qui sont au service des travailleurs, mais le travailleur qui est au service des moyens de production – en loi contraire, c’est-à-dire que plus le travail gagne en ressources et en puissance, plus il y a pression des travailleurs sur leurs moyens d’emploi, plus la condition d’existence du salarié, la vente de sa force de travail, devient précaire ” . Aujourd’hui, Marx énoncerait une “ loi ” (c’est-à-dire un processus macro-social produisant des effets de grande ampleur et qui repose sur les rapports de propriété et les finalités résultant de la mise en valeur du capital) complémentaire, relative à la destruction par le capitalisme de l’environnement naturel, des ressources naturelles et de la biosphère. Le terme complémentaire est indispensable, car c’est dans le processus de constitution initiale, c’est-à-dire d’expropriation de leurs conditions de travail antérieures, des hommes et des femmes qui formeront le “ prolétariat ” (ceux qui ne doivent vivre de la vente de leur force de travail), puis de leur exploitation et de leur domination par le capital, que gisent certains des plus importants mécanismes de destruction de cet environnement. En se plaçant dans une perspective de gestation longue, ce chapitre va donc porter sur les plus importants mécanismes économiques et sociaux qui fondent les tendances longtemps ignorées du capitalisme à la prédation et au parasitisme, et partant à la transformation de forces initialement ou potentiellement productives en forces destructives de l’environnement naturel et de la biosphère. Bien que ces tendances coexistent avec les tendances “ progressistes ” sur lesquelles l’accent a longtemps surtout été mis par la majorité des commentateurs de Marx, elles caractérisent dès le départ les relations que le capitalisme établit avec les conditions extérieures de production qu’il trouve au moment de son émergence et dans le cadre desquelles il se meut. La dernière section cherchera à décliner très brièvement les conséquences de la centralisation et de la concentration du capital et la formation de certains des oligopoles les plus puissants autour d’activités, d’industries et de formes de vie quotidiennes ayant les plus forts effets destructeurs des conditions naturelles de reproduction de la vie.

2.1 Le long combat du capital pour contrôler la reproduction du vivant C’est dans le monde rural, et par la pénétration des rapports de production capitalistes dans l’agriculture et l’élevage, qu’il faut commencer. C’est là que se situe l’un des fondements les plus cruciaux du mode de production et de domination que nous subissons et que se trouve aussi l’origine de l’un des mécanismes les plus permanents d’atteinte aux métabolismes sur lesquels la reproduction physique des société humaines repose. Nous sommes en présence d’un champ où le capital financier continue aujourd’hui plus férocement que jamais sa poursuite simultanée de profit et de formes renouvelées de domination sociale. Il prend appui sur un processus qui remonte aux débuts du capitalisme, mais il a connu des phases de répit qui font aujourd’hui figure “ d’age d’or ”. L’étape actuelle consiste désormais pour le capitalisme à passer de l’expropriation de la paysannerie à “ l’expropriation du vivant ” . L’expropriation des producteurs paysans directs et la soumission de la production agricole et animale au marché et au profit sont des mécanismes qui datent de la formation du capitalisme en Angleterre . On sait le rôle fondamental que joua ici l’expropriation des agriculteurs anglais du 16° au 18° siècle, notamment au moyen du mouvement clôture privée des terrains communaux dit des enclosures, décrit par Thomas More comme un mécanisme social au terme duquel les troupeaux “ mangent les hommes ” ("sheep devouring men"). Marx a placé le processus d’expropriation de la paysannerie au cœur des mécanismes de l’accumulation primitive. Mais ce processus n’a jamais cessé et il se poursuit à ce jour. Il n’est pas imputable aux seules politiques du FMI, aussi nécessaire soit-il de les incriminer. C’est au cœur des rapports de production et de domination qu’il se situe. Depuis les premières colonisations, l’histoire économique et sociale des pays du “ Sud ” subordonnés à l’impérialisme est celle, pour ce qui nous concerne ici, de vagues successives d’expropriation des paysans au profit de formes concentrées d’exploitation de la terre (déforestations, plantations, élevage extensif, etc.) pour l’exportation vers les pays capitalistes centraux. Lorsqu’on examine la situation des plus grands exportateurs de matières de base non-minières – le Brésil, l’Indonésie ou les pays du Sud de l’Asie – on est face à un processus où les destructions environnementales et écologiques de plus en plus irréversibles vont de pair avec les agressions incessantes portées contre les conditions de vie des producteurs et leurs familles, de sorte qu’il est impossible de dissocier la question sociale de la question écologique. Les bénéficiaires ont toujours été les mêmes : les grands groupes de négoce puis de production agro-alimentaire alliés dans des configurations multiples et changeantes aux classes dominantes locales et aux oligarchies rentières ou capitalistes. Les attaques du capital contre la production directe a fomenté en permanence la lutte des classes dans les campagnes, d’abord dans les pays capitalistes les plus anciens et au 20° siècle dans la pays du “ Sud ”. Aujourd’hui la nouveauté consiste dans une prise de conscience de l’interconnexion entre les destructions écologiques et les agressions contre les conditions d’existence de producteurs, qui est l’un des traits, en Amérique latine comme en Asie, des mouvements paysans contemporains (par exemple le mouvement des “ sans terre ” du Brésil). L’intérêt théorique de l’agriculture est d’illustrer les enjeux de la question de la maîtrise par les producteurs directs de leurs conditions de production. C’est l’une des dimensions de sa très grande importance sociale. Dans l’agriculture, la séparation ou la perte de maîtrise s’est produite deux fois, dans deux contextes économiques, sociaux et techniques distincts. Dans le cas des pays à implantation capitaliste ancienne, ces deux expropriations successives ont eu lieu à des siècles d’intervalle. La première fois, la séparation des producteurs directs de leurs conditions de production, s’est confondue avec le mouvement d’expropriation massive de la paysannerie. Dans beaucoup de passages du Capital ou des Grundisse, Marx, tout en explicitant les conditions et les effets humains, la considère comme inévitable et même nécessaire. Le passage à une agriculture moderne prenant appui sur l’agronomie des “ gentlemen farmers ” du 18° et du 19° siècles et sachant recycler ses déchets selon les préceptes de la nouvelle chimie du sol, lui paraît un point de passage incontournable dans un développement social qu’il considère encore comme placé sous le signe du progrès. Et cela, même s’il prend conscience très vite que la soumission de l’agriculture aux rythmes de croissance commandés par l’industrialisation rapide va bouleverser les métabolismes naturels et commencer le mouvement de fuite en avant où “ chaque progrès de l’art d’accroître la fertilité pour un temps, (est) un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité ” . En Angleterre d’abord, puis avec des temps de retard divers dans presque tous les pays à révolution démocratique bourgeoise et à développement capitaliste, la premier mouvement d’expropriation est suivie d’une phase plus ou moins longue où paraît se former un nouvel équilibre. On semble voir s’établir des formes de métabolisme entre l’homme et le milieu agricole selon les théories de Leibig et se reconstituer une forme nouvelle de maîtrise par les producteurs directs de leurs conditions de production capitalistes sur la base de petite ou moyenne exploitations travaillant pour les marchés locaux et urbains. Seuls les Etats-Unis font sur ce plan, comme dans tant de domaines, exception. Ils sont les premiers à détruire leurs “ fermiers ” et à mettre en place beaucoup plus tôt que partout ailleurs l’agriculture hautement mécanisée, à utilisation intense de produits chimiques et à très forte dépense en énergie . Cette maîtrise partiellement retrouvée, sans doute largement en apparence et tout à fait momentanée, se fait dans le cadre d’exploitations capitalistes de dimension moyenne ou d’exploitations paysannes dont les propriétaires ont bénéficié d’une formation agronomique. Nombre d’entre eux ont pu pratiquer une agriculture se rapprochant au moins un peu, du type de celle décrite idéalement par Jean-Pierre Berlan : “ des innovations résultant d’une intelligence collective, associant savoir faire scientifique et savoir faire paysan pour se prêter ensuite au partage et sachant convaincre la nature de travailler amicalement pour nous ” . Cette maîtrise retrouvée est rendue passagère par le rythme de l’industrialisation et de l’urbanisation et surtout par la nécessité absolue, du point de vue de l’accumulation du capital, que les marchandises entrant de façon centrale dans le coût de reproduction de la force de travail soient aussi bon marché que possible. L’augmentation à tout prix de la productivité agricole a deux effets : elle débouche sur ce qui est nommée et critiquée aujourd’hui très hypocritement comme le “ productivisme à tout crin ” et “ l’agriculture polluante ”. On fait mine “ d’oublier ” que ces maux sont le résultat de politiques délibérées, fortement subventionnées, qui ont aussi pour effet de livrer l’agriculture à la très grande industrie agro-chimique, lieu de développement aujourd’hui des biotechnologies. Pas à pas, le cultivateur subit depuis trente ans en Europe (et bien avant aux Etats-Unis) une nouvelle phase d’expropriation. Son point d’achèvement est la mise en place de l’immense dispositif technologique et institutionnel destiné à en finir avec ce qui a toujours semblé un processus immuable. Il s’agit de rien de moins que d’interdire aux agriculteurs de semer une partie du grain qu’ils récoltent, tant par la loi internationale (celle de la protection par l’OMC de la brevetabilité du vivant) que par une technique de transgenèse – baptisé par Monsanto du nom explicite et maintenant célèbre de Terminator — qui permet de produire un grain (et bientôt d’autres semences) stérile qui ne peut pas se resemer. Les enjeux et les conséquences prévisibles en cas de succès du capital financier sont et seront d’une gravité incommensurable dans les pays pauvres à forte population paysanne. A moins d’une résistance sociale et politique d’une très grande force, le capitalisme sera parvenu au terme de son processus multi-séculaire d’expropriation des producteurs et de domination par le capital et l’argent du vivant. Il sera passé de l’expropriation des paysans jusqu’à l’expropriation du droit général des êtres humains de reproduire et bientôt de se reproduire, sans utiliser les techniques brevetées, sans payer un lourd tribut à l’industriel, et derrière lui à ses actionnaires et aux marchés boursiers .

2.2. La rente au cœur du capitalisme L’examen du processus d’expropriation des paysans des "conditions naturelles de production" (la terre) présente également un autre enseignement majeur pour l’évolution de longue période du capitalisme. Il permet le renouvellement d’une économie critique radicale qui donne à la théorie de la rente le plus grand développement possible et pousse l’analyse de la place faite dans le capitalisme aux rentiers de toutes catégories. Du même coup, la question de la propriété devient incontournable. La propriété privée du sol et des ressources naturelles agricoles et minières qui lui sont liées, donc la possibilité qui s’ouvre de percevoir un type de revenu – la rente – dont le propre est d’être fondée sur le seul fait de jouir de la propriété exclusive des ressources en question, sont nées avant le capitalisme. Le rapport qui doit être qualifié objectivement, scientifiquement, de parasitaire (même si certains objectent que ce mot comporte un jugement de valeur) – celui que le propriétaire établit avec les ressources sur lesquelles il est “ assis ” et avec les hommes qui les mettent en valeur par leur travail – est également bien antérieur au capitalisme. Pour s’en tenir à l’histoire occidentale, c’était le socle de l’économie rurale à l’époque féodale. Mais l’économie marchande dans sa phase d’expansion mondiale d’abord, et le capitalisme ensuite, ont donné à la rente un formidable développement. Il est aisé de comprendre pourquoi. Un système économique et un mode de domination sociale qui se fondent sur la propriété privée des moyens de production et sur l’argent comme forme de richesse universelle et de puissance sociale, sont naturellement enclins à légitimer la propriété privée sous toutes ses formes. Passée une très courte période de conflit entre les capitalistes et les propriétaires fonciers agricoles (conflit largement circonscrit à la France, avec le démantèlement de la propriété ecclésiastique et l’abolition des droits féodaux, et à l’Angleterre, avec la stigmatisation de la rente dans la théorie de l’accumulation de Ricardo et le différent sur les lois taxant l’importation du blé), le profit a fait la paix avec la rente. La terre agricole a été reconnue comme source de rente, de même que l’ont été les cours et les chutes d’eau exploitables industriellement, les mines de fer, de charbon et de tous les métaux non ferreux, et aussi plus tard que les gisements de pétrole aussi bien que les terrains à bâtir et le sol urbain. Une large panoplie de mécanismes ont assuré une osmose croissante entre rente et profit. On est vite passé de la subordination de la rente au profit, à son incorporation dans le profit. De multiples configurations de l’interpénétration et de la confusion entre rente et profit apparaissent. Les mécanismes d’interpénétration de la rente et du profit ont plus tard été consolidés par la montée en puissance de la catégorie de ceux que Marx nomme les capitalistes “ passifs ”, bénéficiaires d’une rente assise sur la possession d’un capital-argent. Comme on sait, on est en présence d’une forme de capital dont la valorisation repose sur un droit de propriété (aujourd’hui surtout matérialisé par des actions) ou sur une créance (des titres de la dette publique notamment), dont leurs détenteurs attendent qu’ils leur produisent un revenu “ tout aussi naturellement que le poirier porte des poires ” . Marx a analysé les singularités des types de revenu découlant purement et simplement d’un droit de propriété. Il le fait précisément dans le cadre de l’analyse de la rente foncière postérieure à l’avènement du capitalisme. Il la compare aux titres porteurs de la dette publique, et il écrit que comme ceux-ci "Le titre de propriété foncière n’a rien à voir avec le capital qui est investi. Sa valeur est fondée sur une anticipation" . Dans un autre texte, il précise le prix à payer pour cette exigence que s’arroge le rentier : "Une anticipation de l’avenir - une véritable anticipation ne se produit en général dans la production de la richesse que relativement au travailleur et à la terre. Leur avenir à tous deux peut être réellement anticipé et dévasté par un surmenage prématuré et l’épuisement, par la perturbation de l’équilibre entre dépenses et rentrées. Cela se produit pour l’un et pour l’autre dans la production capitaliste" . Avec le mot “ épuisement ”, Marx nous met en présence d’une notion clef. Le propriétaire d’un titre de propriété de terres, de mines, de gisements, mais aussi d’actions et d’obligations, attend que ses rentes tombent. Son seul réflexe relevant de la “ rationalité économique ” est de faire des évaluations sur le montant et la durée des flux rentiers afin de pouvoir les négocier sur des marchés spécialisés. Un point c’est tout. La relation est parasitaire de façon inhérente. Les idées d’entretien, de restitution, de gestion dans la durée peuvent s’imposer au propriétaire, ou (cas le plus fréquent) lui être imposées dans des circonstances politiques et des rapports de force précis. Elles ne lui viennent pas spontanément. Le propriétaire d’obligations d’Etat n’a que faire du coût que ceux sur qui pèsent les impôts doivent supporter pour qu’il touche ses intérêts, véritable tribut perpétuel. Le détenteur d’actions n’a que faire du coût supporté par les salariés, tant qu’il peut empocher, grâce au gouvernement d’entreprise fondé sur "la création de valeur pour l’actionnaire", ses dividendes et plus-values dont le montant est directement proportionnel à la baisse du coût de la force de travail. Et loin de considérer que le comportement des rentiers concerne uniquement la sphère financière, Marx nous dit au contraire qu’il est tout à fait présent dans la relation que le capital établit avec les travailleurs et avec la terre.

La lutte de classes est venue contenir en partie la tendance à l’épuisement des travailleurs, et le progrès scientifique et technologique a permis en partie de le masquer et d’en repousser certains effets à plus longue échéance pour la terre. Cependant, la victoire emportée par le capital financier dans le cadre de la mondialisation capitaliste contemporaine issue de la libéralisation et de la déréglementation et les espaces ouverts par l’effondrement des régimes d’économie collectiviste ont donné une formidable impulsion au capitalisme prédateur et à l’appropriation rentière. Les mesures politiques qui visaient à développer les marchés financiers (la "globalisation financière") ont eu pour résultat d’élargir considérablement la variété des actifs financiers et la diversité des sphères de valorisation du capital rentier au prix d’un épuisement accéléré "du travailleur et de la terre" .

2.3 "La capitalisation de la nature" Nous prendrons l’exemple de la transformation des dévastations de la nature en champs de mise en valeur du capital porteurs de revenus pour les actionnaires. La dénonciation des désastres par les rapports d’experts scientifiques, les associations écologiques, les mouvements de résistance des populations directement concernées ont conduit les gouvernements et les organisations internationales à se saisir de cette question. Ils l’ont fait avec le souci de permettre à l’accumulation du capital rentier et au mode de consommation fondés sur la destruction écologique de se poursuivre. Ainsi, les politiques néolibérales ont-elles impulsé à la création de marchés financiers spécialisés, dont l’objet est d’imposer des droits de propriété sur des éléments vitaux comme l’air, mais aussi la biosphère comme telle. Ils doivent cesser d’être des “ biens libres ” et devenir des "sphères de valorisation" fondées sur la mise en place de droits de propriété d’un type nouveau (les “ droits à polluer ”) et de "marchés" ad hoc . Tel est le contenu réel de la transformation de la nature en "capital naturel" par la théorie néoclassique, dont Jean-Marie Harribey a fait une critique serrée . La nature acquiert le statut d’un ’facteur de production’ , elle devient un "capital naturel" dont la combinaison aux autres facteurs, le travail et le capital physique, permet la croissance . Dans ce cadre analytique, l’existence de ce capital repose sur la détermination d’un taux d’actualisation qui permet de calculer la valeur présente d’une chronique de flux de revenus, de la même façon que la dette publique devient un capital par actualisation des flux d’intérêts.

La "capitalisation de la nature" n’exprime pas seulement sa “ marchandisation ”. Elle crée pour les propriétaires de ce capital un nouveau domaine d’accumulation et de valorisation, qui se nourrit de la destruction accélérée des ressources naturelles et dans le cas des "droits à polluer" , d’atteintes sans doute irréversibles à la biosphère. Ses défenseurs considèrent que la privatisation (la "capitalisation de la nature") est la solution trouvée pour faire face à la "rareté" des ressources naturelles. Mais on sait qu’à l’inverse, le saccage de la nature par le capital fut longtemps justifié par l’économie politique au motif que comme le prétend J.B. Say, "les richesses naturelles dont la nature nous fait gratuitement don n’entrent pas dans le champ de l’économie politique" . Cette position est parfois également attribuée (et reprochée) à Marx, dont la théorie de la valeur-travail n’attribuerait aucune valeur intrinsèque aux ressources naturelles et manifesterait ainsi un désintérêt plus u moins grand pour la nature. Or pour Marx, ce n’est pas l’inépuisabilité des ressources naturelles qui assure leur gratuité, comme dans les approches par la valeur-rareté. Car "pour vendre un produit, il suffit simplement qu’il soit monopolisable et aliénable" , autrement dit que les conditions politiques soient réunies pour que des droits de propriétés soient créés et protégés. Leur "gratuité" permet au capital d’"épuiser" les ressources naturelles, de la même façon que le droit de commander la force de travail conduit à l’épuisement de celle-ci . Inversement, l’appropriation par le capital de la nature, de l’environnement n’est évidemment pas une garantie que le capital prendra plus "soin" de ceux-ci . Elle contribue au contraire à une aggravation des destructions de l’environnement et un épuisement des ressources naturelles.

2.4 La technologie en tant que mode de domination sociale

L’une des dimensions essentielles de la menace que la domination prolongée du capitalisme fait peser sur l’avenir de la ou des société(s) humaine(s) tient au fait que l’accumulation s’est incarnée de façon toujours plus figée dans des industries et des filières et trajectoires technologies déterminées. La plupart sinon toutes ont des effets polluants très forts. L’une des expressions majeures de la faiblesse de la pensée anti-libérale critique (ou prétendument telle), notamment de celle qui s’intéresse au “ développement soutenable ”, est d’accepter ces industries et ces technologies comme “ irréversibles ”, comme les seules possibles. Jean-Marie Harribey conclut son chapitre sur cette notion par le constat suivant, “ dans la mesure où la très grande majorité des intervenants sur cette question, acceptent, ou tentent de faire admettre, que tous les pays de la planète promeuvent encore en leur sein une croissance économique forte et quasiment éternelle, le concept de développement durable n’ouvre pas un nouveau paradigme, mais reste fondamentalement à l’intérieur de celui du développement (entendu comme synonyme de croissance productiviste, F.C/C.S) ”. Plus précisément, dirions-nous, ils cherchent (et ils réussissent en l’absence actuelle de toute opposition théorique ou pratique forte à la propriété privée des moyens de production) à faire admettre que les scénarios de développement doivent être construits – et ne peuvent que l’être – en prenant comme base des rapports de propriété et de production inchangés (ou alors changés dans le sens de la réintroduction de la propriété privée comme c’est maintenant le cas pour la Chine) et donc aussi des technologies et des industries largement, sinon complètement, identiques à celles qui caractérisent aujourd’hui les pays capitalistes avancés.

Au niveau conceptuel, l’extension internationale du capitalisme se définit comme l’extension du rapport de production capitaliste, du rapport entre capital et travail salarié. Mais on ne saurait négliger l’incarnation matérielle de cette extension, à savoir l’exportation et de l’implantation d’industries précises, notamment celles qui sont devenues centrales à l’accumulation comme l’automobile ou la chimie lourde. Ce sont celles précisément, qui sont soit les plus polluantes, soit les plus dangereuses pour la destruction de la biosphère. Au delà de divergences théoriques et politiques radicales sur d’autres points, à peu près tous les courants se réclamant du marxisme ont privilégié la dimension de la formation dans les pays coloniaux et semi-coloniaux d’une classe ouvrière susceptible de diriger le combat anti-impérialiste débouchant sur le combat pour le socialisme. Mais sur le plan de la théorie du développement et du choix des industries et des technologies, les meilleurs théoriciens comme Charles Bettleheim, ont partagé le paradigme dominant. Notre génération et celles qui suivent ne peuvent plus faire de même.

Face à l’impossibilité de continuer à passer au second plan les formes matérielles concrètes du développement (ou même à les taire complètement), il faut revenir vers Marx. Si l’on accepte de procéder à une relecture du Capital à la lumière des problèmes contemporains, on y trouvera les fils conducteurs qu’il offre pour mener l’analyse critique du cours exact pris par l’évolution de la technologie et de la science. On comprendra à quel point celles-ci ont été façonnées par les objectifs de la domination sociale et du profit, de même qu’on saisira que c’est à des mécanismes de sélection spécifiques qu’on doit les industries précises qui ont vertébré l’accumulation une fois passée la première phase d’émergence du mode de production.

C’est dans la quatrième section du livre I du Capital, dans les pages qui préparent la transition du chapitre sur la manufacture à celui sur le machinisme et la grande industrie, puis dans les premiers sous-titres de ce chapitre, qu’on trouve tout d’abord deux fils conducteurs d’importance majeure. Le premier thème est celui du renversement du rapport entre l’ouvrier et l’outil qui fait de celui-ci le subordonné de la machine, devenue une manifestation de la domination capitaliste complémentaire à celle qui a pour sphère le marché du travail : “ Dans la manufacture et le métier, l’ouvrier se sert de son outil ; dans la fabrique, il sert la machine (...) les ouvriers sont incorporés à un mécanisme mort qui existe indépendamment d’eux ”. Le second fil conducteur est l’idée de l’intégration ou de l’absorption de la science par le capital, comme instrument de domination, chaque fois ou dès que ses applications pratiques sont connues : “ les puissances intellectuelles sont transformées en pouvoirs du capital sur le travail ” , elles sont appropriées par le capital au point d’en paraître un attribut. Ce sera la base de la distinction faite par Marcuse entre d’une part la technique (en tant qu’appareil technique, industriel, de transport et de communication) et d’autre part la technologie (dont la technique n’est qu’une partie) qui constitue un mode de production et de domination . Sous un angle différent, Jacques Ellul, parlera du “ mouvement d’autonomisation de la technique ” ou encore de constitution d’une “ technostructure ” placée en surplomb de la société. Si la technique a pris l’apparence d’une puissance indépendante face à la société, c’est parce qu’elle a d’abord été utilisée à cette fin pour dominer le travailleur sur le lieu de travail et pendant le procès de production, parce que préalablement “ le moyen de travail a été dressé comme automate devant l’ouvrier, pendant le procès de travail même, sous forme de capital, de travail mort qui domine et qui pompe sa force de travail ” . Le lien avec les questions traitées par l’écologie politique est un lien direct : “ L’économie de moyens collectifs de travail, activée et mûrie comme dans une serre chaude par le système de fabrique, devient entre les mains du capital un système de vols commis sur les conditions vitales de l’ouvrier pendant son travail, sur l’espace, l’air, la lumière (...) ” Un mode de production qui a pris l’habitude de tels "vols" dès sa naissance est peu susceptible de les perdre , surtout lorsque les cycles de valorisation se font dans un contexte d’expansion globale très, très lente et que les groupes doivent satisfaire les appétits insatiables des actionnaires.

Ce sont là quelques pistes de recherche, dont nous espérons qu’ils susciteront une reprise des recherches sur les mécanismes d’orientation et de sélection de la science et de la technologie propres au capitalisme. Ces mécanismes sont bien antérieurs à la période ouverte par la seconde guerre mondiale, lorsque les budgets militaires de R-D d’abord, puis les budgets colossaux de R-D des groupes de la chimie, de la pharmacie et de l’électronique sont venus en orienter sciemment le cours. Le développement de la science et de la technologie n’a jamais été neutre. Derrière “ l’autonomie de la recherche ” (que le capital financier ne tolère d’ailleurs même plus aujourd’hui comme mythe), il y a toujours eu de puissants mécanismes objectifs (le financement, les modes de récompense du succès) et subjectifs (l’intériorisation des valeurs de la société bourgeoise) qui l’ont orienté selon les ressorts de l’accumulation et subordonné à la hiérarchie des objectifs du capitalisme. Pour l’instant, en traitant brièvement du “ machinisme ” nous avons seulement abordé la première des deux forces désignées dans L’idéologie allemande comme appelées à se transformer en forces destructrices. Il faudrait donc maintenant également examiner tout ce qui devrait être rangé sous le mot “ l’argent ”. A notre avis, il faut y placer tout ce qui dans la société bourgeoise cherche à éveiller et constamment nourrir l’individualisme et le sentiment de la propriété privée individuelle et cela contradictoirement aux tendances d’une société qui a socialisé et internationalisé les moyens de production, de communication et d’échange à un degré inouï (il suffit de penser à l’Internet). Cela impliquerait notamment d’examiner la rôle “ symbolique ”, c’est-à-dire social, de la voiture individuelle et la place de l’automobile à la fois comme l’un des principaux champs de l’accumulation et l’un des pivots du processus de centralisation et d’oligopolisation du capital, mais aussi de domination sociale de la bourgeoisie. Il nous semble en effet difficile de considérer le fétichisme de l’automobile autrement que comme l’un des compléments, l’une des particularisations les plus répandues du fétichisme de l’argent et de la propriété individuelle, un symbole de la domination idéologique et politique pérenne à laquelle la bourgeoisie aspire.

Aujourd’hui “ l’horizon indépassable du capitalisme ” a comme corollaire “ l’horizon indépassable de la ‘civilisation’ de l’automobile ”. Selon certains calculs, en généralisant à l’ensemble de la population mondiale la consommation moyenne d’énergie des Etats-Unis, les réserves connues de pétrole seraient épuisées en dix neuf jours. L’ensemble de la population mondiale n’est pas le "marché" visé par les groupes industriels et financiers des pays de la Triade. En revanche, substituer l’automobile aux transports publics et au vélo pour une fraction même petite (dix pour cent) du milliard cent millions d’habitants de la Chine, est bien, avec l’assentiment de la bureaucratie chinoise et des capitalistes locaux, le but des grands groupes de l’automobile et du pétrole. Atteindre cet objectif leur assurerait peut-être une décennie de “ croissance ”, et donc à leurs actionnaires pendant la même période un flux correspondant de dividendes et de plus-values boursières. Ce qui pourrait à son tour fortement aider les marchés boursiers de Wall Street, de Tokyo et d’Europe où ces groupes sont les piliers de la liquidité, à bénéficier de quelques années de plus de stabilité haussière relative.

Nous sommes donc confrontés à l’existence et aux agissements offensifs et défensifs d’un très puissant “ bloc d’intérêt ” de groupes industriels à forte intensité polluante. Sa constitution est le résultat des mécanismes de centralisation et de concentration du capital qui ont donné naissance à la formation de certains des oligopoles mondiaux les plus puissants autour d’industries comme l’automobile et le pétrole, avec pour ce dernier un intérêt stratégique et militaire évident et très actuel pour les pays impérialistes et européens. L’existence de ces oligopoles dépend même de la pérennité des modes de vie quotidiens (l’automobile et les choix urbains afférents, etc.) ayant les plus forts effets destructeurs des conditions générales de la reproduction de la vie. C’est uniquement cet “ American way of life ” dont la défense et la reproduction importent à Georges W. Bush, quelles qu’en soient les conséquences pour les sociétés qui vont être exposées les premières et les plus gravement aux conséquences du changement climatique.

3. Crise de la civilisation humaine ou crise du capital ?

C’est dans les fondements des rapports de propriété et de domination capitalistes que se situent donc les origines de son rapport aux ressources naturelles et à la biosphère. S’il détruit ou s’il endommage gravement l’environnement naturel, il ne s’ensuit pas que le capital mette en péril pour autant ses propres conditions de reproduction et de fonctionnement. Selon notre compréhension, par ces destructions de plus en plus graves et dans certains cas irréversibles, le capital met en péril les conditions de reproduction, et jusqu’à l’existence même de certaines peuples et de certains territoires. Mais il ne met pas directement en péril les conditions de sa domination. Nous n’adhérons pas à la thèse dite de la “ seconde contradiction ” pour un ensemble de raisons, au cœur desquelles se trouve notre interprétation du lieu précis où se situent les seules contradictions qui affectent véritablement le capital. Pour ce qui est des conditions “ extérieures ”, “ environnementales ” de son fonctionnement, le capital, ainsi que les Etats qui étayent sa domination et les classes sociales qui ont partie liée avec lui, ont les moyens aussi bien de faire supporter les conséquences de cette destruction aux classes, peuples et Etats les plus faibles, que de transformer la “ gestion des ressources devenues rares ” et la “ réparation des dégradations ” en champs d’accumulation (en “ marchés ”) subordonnés ou subsidiaires.

3.1 Un mode de domination sociale rentier

C’est dans sa soif d’appropriation de la plus value, dans les mécanismes qu’il emploie pour tenter de la satisfaire et dans les impasses auxquelles tant ce besoin que les moyens employés pour l’atteindre le conduisent, que gisent les contradictions qui font que “ la véritable barrière de la production capitaliste, c’est le capital lui-même ”. La libéralisation, la déréglementation et la privatisation entreprises à partir de 1978-79, ainsi que les formes précises de la “ mondialisation du capital ” qu’elles ont engendrées, doivent être considérées comme la manière contemporaine la dernière en date, dont s’est de nouveau exprimée la position de Marx, selon laquelle “ la production capitaliste tend sans cesse à dépasser ces limites qui lui sont immanentes, mais elle n’y parvient qu’en employant les moyens, qui de nouveau, et à une échelle plus imposante, dressent devant elle les mêmes barrières ” . La chaîne de contradictions qui dessinent le parcours de la fuite en avant du capital peut être présentée ainsi. Vers 1970, le capital s’est trouvé confronté à une crise dont le fond était (et reste) une insuffisance de plus value, moins en raison d’un taux trop bas que d’une insuffisance de la masse produite en raison d’un rythme trop faible de l’accumulation, à l’exception de l’Asie du Sud-Est et de la Chine. La mondialisation du capital, ensemble avec les technologies de l’information et de la communication lui ont ouvert la voie vers une hausse très forte du taux d’exploitation de la force de travail. Les augmentations de la productivité et de l’intensité du travail, moyens "classiques" d’atteindre cet objectif, ont entraîné une baisse significative du coût de reproduction de la force de travail, ce qui indique que la valeur de la force de travail a pour une large part une dimension "historique et morale", et qu’il n’y a pas de limites à l’appétit du capital. La mise en compétition au plan mondial d’une armée de réserve de centaines de millions d’hommes et de femmes, facilite grandement la mise en ouvre de mesures allant dans ce sens. Ce qui se passe donne une acuité singulière à ces remarques d’Engels ajoutées lors de la troisième édition du Capital : "De nos jours [..] grâce à la concurrence cosmopolite dans laquelle le développement de la production capitaliste a jeté les travailleurs du globe[,] il ne s’agit pas seulement de réduire les salaires anglais au niveau de ceux de l’Europe continentale, mais de faire descendre, dans un avenir plus ou moins prochain, le niveau européen au niveau chinois" . Le prolétariat et les opprimés des pays arriérés du “ Sud ”, sont incapables d’offrir sur ce plan de réelle résistance, compte tenu du caractère sélectif et limité des besoins du capital. La population peut être laissée aux "lois naturelles", où la survie et la reproduction elle-même sont menacées. Pour l’instant, il en va un peu différemment dans les pays avancés, où l’attaque contre les salariés est passée par la réduction des dépenses publiques affectées à la reproduction du salariat, et par l’investissement par le capital des segments d’activités de santé et de formation qui sont susceptibles de valorisation. Le but de l’Accord général sur le commerce des services (l’AGCS) à l’OMC est de faire franchir à ce processus un saut qualitatif. Et pourtant le capital voit déjà les mêmes “ barrières ” se dresser de nouveau devant lui. Il ne produit toujours pas assez de plus-value. Le capital ne peut tirer qu’un parti limité de la hausse du taux d’exploitation, parce qu’il ne peut employer au plan mondial qu’une faible fraction de la force de travail qui se présente sur le marché du travail. En sorte que la masse de plus-value créée ne s’est pas accrue (elle le fait sans doute même de moins en moins) dans les mêmes proportions que le taux de plus value parce que le rythme de l’accumulation est trop faible. Cette situation nouvelle peut s’expliquer ainsi. La libéralisation, la déréglementation et la mondialisation du capital ont servi de tremplin à sa “ financiarisation ” . On a assisté à une montée sans précédent dans l’histoire du capitalisme, du pouvoir et du nombre des détenteurs de titres de propriété et de créances, c’est-à-dire de propriétaires de droits sur la plus-value et qui en exigent son accroissement. Cette montée se mesure par le nombre des foyers d’accumulation financière, leur richesse en niveau nominal de capitalisation et leur force en termes de levier de pouvoir économique et politique . La bourgeoisie financière et les couches sociales qu’elle associe à ce mode de rémunération, disposent de puissants moyens d’appropriation de la plus-value. En raison du poids social et politique de ces classes, ces effets de ponction ont pris, depuis deux décennies, une grande ampleur . Or, du point de vue de la reproduction d’ensemble du capital, la consommation des classes dominantes vient en déduction de la plus-value destinée à être accumulée. On ne saurait donc attribuer à cette consommation le pouvoir d’élever le niveau du taux d’accumulation - à moins de se placer dans une interprétation "sous-consommationniste" des crises selon laquelle la consommation insuffisante des salariés pourrait être compensée par celle d’autres classes - ce qui permettrait au capitalisme de connaître une phase d’expansion durable.

Ainsi, la nouvelle configuration du partage de la plus value entre revenus financiers et profit réinvesti dans la production (l’accumulation au sens de reproduction élargie) produit-elle un écart important - qui s’apparente à un "effet de ciseaux" - entre le taux d’accumulation qui permettrait de tirer tout le parti possible de la hausse du taux d’exploitation d’une part, et la part de plus value qui doit être distribuée pour satisfaire les exigences des détenteurs de titres de propriété et de créances d’autre part. Rappelons que Marx, tout en montrant que la bourgeoisie avait été une classe "progressive" face aux autres classes dominantes, concluait que cette classe était en passe d’intégrer et d’assimiler très vite des éléments du comportement social des classes propriétaires antérieures que ses économistes stigmatisaient comme des classes parasitaires. Pour Marx, ce comportement était indissociable de la voie catastrophique pour les salariés à laquelle menaient la domination de la bourgeoisie et les lois du capital : "Après moi le déluge ! telle est la devise de tout capitaliste et de toute nation capitaliste. Le capital ne s’inquiète donc point de la santé et de la durée de vie du travailleur, s’il n’y est pas contraint par la société ” . Cette "contrainte" a permis pendant une période la réglementation de l’exploitation. Une législation du travail principalement limitée aux pays dominants et aujourd’hui en train d’être démantelée, a été introduite sous l’effet d’immenses luttes sociales, mais aussi de rapports politiques entre les classes rendus momentanément favorables au travailleurs par les déchirements des bourgeoisies entre elles . Il faut aujourd’hui pleinement apprécier l’interaction entre l’attitude de la bourgeoisie financière et la trajectoire du capitalisme de ces vingt dernières années. La transformation de la destruction de la nature en "champ d’accumulation" pour les propriétaires du capital, la quête de contrôle des processus du vivant par le capital sont les produits délibérés de décisions politiques. Elles sont en même temps – dans la configuration particulière des forces sociales marquée par la domination du capital financier – le remède trouvé aux contradictions du mode de production fondé sur la domination du capital. Cette situation indique qu’il faut plus que jamais distinguer, d’une part l’extension de la domination du capital et des rapports de propriété sur lesquels il est fondé – soit au sens strict, l’extension de l’espace de la reproduction des rapports sociaux – et d’autre part, une augmentation véritable de l’accumulation du capital, c’est-à-dire une reproduction élargie de la valeur créée. La période de mondialisation du capital permet de comprendre que ces deux processus sont distincts. Elle manifeste en effet la suprématie d’un mode de domination sociale, mais dans un contexte où les formes d’appropriation de la valeur par la rente ou de pure prédation grâce à une extension des rapports de propriété (territoriale mais aussi sur la nature, l’air, etc.) l’emportent sur celles de sa création massive. Il est même probable que dans certaines régions du monde, on assiste à une contraction de la reproduction. Les crises économiques, les guerres, l’élévation à un degré inouï du militarisme, dont Rosa Luxembourg montrait au début du vingtième siècle qu’elle était un "champ d’accumulation pour le capital", dans les pays vainqueurs de la seconde guerre mondiale, indiquent la façon dont le capitalisme du vingtième siècle (l’impérialisme) a provisoirement surmonté ses contradictions, ses "propres barrières" . Elles se sont à nouveau dressées à la fin des années soixante. Ce sont elles que le capitalisme va chercher à surmonter à la fois par l’accentuation de ses agressions contre les travailleurs et par une exploitation toujours plus forcenée de ses conditions extérieures environnementales.

3.2 La thèse de la seconde contradiction et ses sources théoriques

Le point de vue que les questions écologiques ne peuvent être analysées hors des rapports de propriété, de production et de pouvoir dominants est partagé, au moins en partie, par ceux qui s’auto-intitulent "écomarxistes" . Ici la contribution la plus significative est celle de James O’Connor et a comme cadre la théorie des crises. Il ne considère pas que l’analyse marxiste traditionnelle des crises soit obsolète, mais qu’il faut l’enrichir. La "première contradiction" du capitalisme se situe, selon lui, au niveau de la surproduction de marchandises et suraccumulation de capital, c’est celle-ci qui aurait accaparé l’attention de Marx. Aujourd’hui, le capitalisme serait confronté selon lui, à une "seconde contradiction" qui se situerait au niveau des "conditions générales de production", dont O’Connor fait selon sa propre expression, une "reconstruction" à partir des écrits de Marx. La définition qu’il en donne est que ces conditions de production, indispensables à l’accumulation, ne "sont pas produites comme marchandises selon la loi de la valeur ou les lois du marché, mais sont traitées par le capital comme si elles étaient des marchandises" . Elles incluent les moyens de communication et infrastructures, les conditions personnelles de production du travailleur, les conditions physiques externes (environnement). Les conditions de production sont le lieu de la “ seconde contradiction ” : "les coûts du travail, de la nature, des infrastructures et de l’espace augmentent de façon significative, mettant en évidence une seconde contradiction, une crise économique venant du côté de l’offre" . Ces coûts augmentent pour deux raisons. D’abord, lorsque le capital, afin de maintenir ou d’augmenter ses profits, refuse les dépenses nécessaires à l’entretien des infrastructures nécessaires à la production. Leur dégradation inévitable finit par renchérir les coûts de remise en état. Ensuite, lorsque le mouvement social exige le maintien de ses conditions de vie, la protection de l’environnement, etc. Ceci finit par créer une crise de l’offre alors que la première contradiction, celle qui est analysée par Marx est fondée sur une crise de la demande. Les positions de James O’Connor expriment une volonté appréciable d’intégration des questions environnementales dans l’analyse marxiste. Elles sont cependant critiquables. Nous concentrerons nos remarques sur ce qu’il appelle "les conditions de production" . Sa définition est assez proche de celle que Polanyi, auquel il se réfère explicitement, donne des "marchandises fictives" (le travail, la terre, la monnaie) . Or, Polanyi construit sa catégorie de marchandises fictives parce qu’il réduit le capitalisme à sa seule dimension de marché auto-régulateur, ce qui est implicitement une réfutation de théorie de la valeur-travail. Il est conduit de ce fait à voir dans l’Etat un instrument de protection et de régulation de la société , en passant sous silence son rôle central dans le maintien de la domination de rapports de propriété marchands capitalistes et dans la mise en œuvre de politique de destruction de la force de travail.

Nous pensons au contraire, dans une perspective marxiste que dans le cadre du capitalisme, la force de travail est la marchandise par excellence, puisqu’elle est la seule qui produise plus de valeur qu’elle ne coûte. L’objectif des capitalistes a toujours été de réduire son prix, possibilité qui a été décuplée avec la mondialisation du capital et les politiques néolibérales. La dégradation des conditions de santé des salariés justement soulignée par O’Connor ne reflète pas une contradiction. Elle résulte de la liberté retrouvée du capital d’exploiter une armée industrielle de réserve mondiale qui conduit le capital à chercher à surmonter ce qu’il considère maintenant comme une contrainte insupportable . Il est vrai que dans certaines circonstances, déjà mentionnées par Marx (les "épidémies qui découlent de la surexploitation"), "une réaction de la société contre elle-même" prend la forme de droits sociaux qui limitent le droit à l’exploitation de la main-d’œuvre et en élève le coût. Mais cette réaction est essentiellement celle des ouvriers eux-mêmes. Répétons que les forces compulsives du capital ne vont pas dans ce sens. La façon dont le capital adossé aux politiques néolibérales a pu défaire, en moins de deux décennies, des droits et acquis par des décennies de combats des salariés, montre à quel point la diminution du coût de la force de travail demeure l’objectif central et n’a aucune limite "naturelle" .

Quant aux moyens de communication, aux infrastructures que Marx désigne sous le terme de capital fixe immobilisé, ils présentent certes des singularités importantes du point de vue de l’accumulation. C’est un type de capital particulier qui répond à des exigences et des contraintes différentes des autres types de capitaux. Un degré de concentration élevé du capital est nécessaire et celui-ci doit être systématiquement avancé par émissions d’actions et crédit (Engels), le retour sur investissement y est plus faible et lent. Si on y ajoute un usage mixte, puisque les moyens de transport et de communication servent à la fois de moyens de production, mais aussi de consommation par les ménages, il peut se faire que le capital ne gère pas directement Si on y ajoute un usage mixte, puisque les moyens de transport et de communication servent à la fois de moyens de production, mais aussi de consommation par les ménages, il peut se faire que le capital ne gère pas directement les moyens de transport et que ceux-ci soient pris en charge par l’Etat. Mais tout ceci n’a rien à voir avec une marchandise "fictive".

Au total, la situation faite à la force de travail, comme au conditions extérieures de production (la “ nature ”) ne traduit pas un statut de marchandises fictives, mais au contraire de marchandises dont le coût doit être abaissé sans égard pour leur reproduction. Elle nous confronte au mouvement antagonique d’un mode de production où le développement des forces productives a pour corollaire un processus parallèle de destruction. Dans le capitalisme, l’un des fondements de l’accumulation et de la valorisation du capital consiste à réduire les “ faux frais ”, à les “ externaliser ”, c’est-à-dire à faire prendre en charge par d’autres ce qu’il ne reconnaît que comme des “ coûts ”. L’anarchie du mode de production capitaliste ne se manifeste pas seulement dans les crises, qui sont les moments paroxystiques de ce processus. Elle se manifeste en permanence dans le gaspillage des forces productives, dont le capital essaie de décharger la responsabilité et le coût sur la société. Dans ce cadre, la “ crise écologique ” est la manifestation de la destruction des forces productives, dont les ressources naturelles, pour les besoins de l’accumulation et dans un contexte aggravé aujourd’hui par la domination du capital financier. L’exploitation de l’homme et de la nature jusqu’à épuisement ne reflète pas une contradiction du capitalisme, mais l’antagonisme profond entre celui-ci et les besoins de l’humanité.

4. Le sort des pays du "sud" à l’ère de la mondialisation du capital

L’attitude des pays capitalistes développés vis-à-vis des pays anciennement coloniaux ou néo-coloniaux, apporte la preuve du fait qu’on est bien au cœur d’un antagonisme majeur, indissociable de la domination sociale du capital, celui déjà analysé par les théoriciens de l’impérialisme. Aujourd’hui, la mondialisation du capital conjugue ses conséquences aux effets cumulatifs produits par l’évolution de long terme du capitalisme. Les menaces contre les conditions physiques de reproduction de la vie atteignent dans de nombreux pays, voire des régions entières, une dimension bien plus tragique qu’au début du vingtième siècle, lors de la première phase de l’impérialisme.

4.1 Un fardeau moins lourd grâce aux "lois naturelles"

On ne peut comprendre l’impasse dans laquelle les pays du "Sud" se trouvent aujourd’hui sans les inscrire dans la longue histoire de la domination impérialiste. Dans le cadre de la division internationale du travail, ces pays, colonisés ou non, ont servi de fournisseur de ressources naturelles pour les groupes industriels des “ métropoles ”. La conquête de nouveaux marchés et la mise au travail d’une main-d’œuvre surexploitée, utilisée sur place ou importée furent également des moteurs de l’expansion impérialiste du dix-neuvième et début du vingtième siècle. Le mouvement d’indépendance politique qui a fait suite à la seconde guerre mondiale et aux luttes anticolonialistes n’a pas fondamentalement altéré les rapports de domination imposés à la plupart des pays anciennement coloniaux.

Cependant, les années quatre-vingts ont marqué un changement qualitatif dans la situation de la plupart des pays du "Sud". Le déploiement des groupes multinationaux, le contrôle qu’ils exercent sur les flux de capitaux et de marchandises, la base oligopolistique sur laquelle leurs stratégies reposent et le soutien dont ils ont bénéficié de la part de "leurs" Etats au sein des organisations internationales, ont réduit à néant les espoirs "dévelopementalistes" des années cinquante et soixante. Les mécanismes économiques institutionnalisés mis en place par le capital financier s’identifient de plus en plus à des purs et simples processus de prédation qui détruisent les conditions de reproduction des populations ouvrières, paysannes et de toutes celles qui n’ont même plus ce statut. Pour tous les pays, la dette constitue un tribut perpétuel qu’ils ne peuvent continuer à acquitter qu’au prix de la destruction des populations et du pillage des ressources naturelles. La délocalisation des activités industrielles des groupes multinationaux ne concerne qu’une minorité de pays, ceux qui combinent de faibles coûts salariaux et une main-d’œuvre souvent qualifiée, et si possible une demande intérieure d’une dimension importante. Dans la plupart des autres pays, l’exploitation des ressources naturelles reste l’objectif majeur du capital, s’accompagnant aujourd’hui d’une appropriation des processus du vivant par les groupes financiers de la chimie et de la pharmacie.

Le sort assigné aujourd’hui à de nombreux pays dominés, à commencer par ceux d’Afrique est parfois comparé à celui qui était le leur au cours de la phase de domination de l’impérialisme au début du vingtièmes siècle, lorsque les pays de la métropole cherchaient à protéger leurs colonies et mettaient en place leur mode de domination politique (quoique sous des formes différentes dans l’empire français et le Commonwealth) . Pourtant, la situation est aujourd’hui différente. Les politiques du FMI et de la Banque mondiale, puis les mesures prises dans le cadre de l’OMC n’ont pas seulement conforté les exigences du capital financier, elles ont contribué à la décomposition politique et l’explosion sociale de nombreux pays coloniaux ou semi-coloniaux devenus indépendants. Les dépenses publiques indispensables aux populations (santé, éducation) ou à la simple continuité de l’activité économique (infrastructures) ont été massivement réduites. Ces politiques contribuent à la multiplication des disettes, des famines et des maladies qui exterminent les populations. En Afrique, le continent le plus frappé, les guerres sont à la fois un produit et une composante de la mondialisation du capital . Pour peu qu’on le considère comme un ensemble fonctionnant à l’échelle mondiale, le mode de reproduction du capital n’a que des exigences très sélectives vis-à-vis d’une partie importante des pays du sud . La "loi de Malthus" qui préconisait de tenir la population à la lisière de la disette pour éviter une croissance démographique excessive, est aujourd’hui à l’œuvre par la faim, la maladie, les guerres .

4.2 Bio-piraterie et pollutions pour les pays dominés

C’est seulement dans le cadre de la mondialisation du capital qu’on peut analyser l’ampleur des désastres écologiques subis par les pays du Sud. C’est aussi d’abord dans ces pays qu’on peut comprendre que la destruction de toute forme de résistance politique des populations est la condition pour que le pillage des ressources naturelles s’amplifie. Telle est une des fonctions remplies par les programmes des organisations économiques internationales. Car derrière l’hypocrisie de la compassion avec les populations du Sud, les rapports de ces organisations enfoncent le clou : la solution réside dans la poursuite des politiques néo-libérales au profit des groupes financiers multinationaux et la privatisation des services publics et des infrastructures de base est érigée en objectif prioritaire. Cette conjonction de la remise en cause des conditions d’existence des populations et de la destruction de la nature, flagrante dans les pays dominés, devient corrélation et même causalité dans l’interprétation néolibérale : les populations sont trop pauvres pour s’intéresser à l’environnement. "Trop pauvres pour être verts" , selon l’expression de J. Martinez-Alier . Du point de vue environnemental, un des rôles assignés aux pays du tiers-monde est celui de réserves de déchets. Les promoteurs des politiques néo-libérales l’ont non seulement reconnu, mais ont cherché à le théoriser. Dans un rapport qui fit à l’époque l’objet de "fuites" , L. Summers, économiste à la Banque mondiale écrivait : "la mesure du coût nécessaire pour faire face aux conséquences de la pollution sur la santé dépend de l’ampleur de la réduction des coûts induits par une mortalité et une morbidité accrues. De ce point de vue, le la pollution dommageable pour la santé devrait être dans les pays où ces coûts sont les moins élevés, qui sont donc les pays avec les coûts salariaux les plus faibles " . Interprêtation libre de la théorie des avantages comparatifs ricardiens, cette analyse sert en fait de support aux politiques qui sont mises en œuvre à l’échelle internationale. Les accords de Kyoto (1997) sur la réduction de l’effet de serre, dont l’objectif était très modeste (réduction de 6-8% des émissions de CO2 entre 2008 et 2010 du niveau atteint en 1990) ont inscrit une option pour les pays émetteurs qui leur permet d’acheter des "droits à polluer" . Ce cadre analytique et ces accords servent également à justifier la délocalisation des activités polluantes des groupes multinationaux vers les pays du sud.

Nous avons souligné, plus haut dans ce texte, que l’offensive du capital en direction de l’"expropriation du vivant" marque le terme d’un processus de domination et d’expropriation pluri-séculaire. Sans la remise en cause des rapports sociaux qui fondent cette expropriation, l’exigence de dénonciation des désastres écologiques provoqués par la voracité du "complexe génético-industriel" selon l’expression de J-P. Berlan et R.C. Lewontin, risque fort d’être dévoyée et des illusions être semées sur la nature des négociations et résolutions internationales. Ainsi la Convention de Rio (1992) est parfois présentée comme une étape importante dans la protection de l’écologie planétaire, alors qu’elle est en fait un vecteur du renforcement des droits du capital sur la nature. Elle reconnaît certes que les paysans et les communautés ont utilisé et conservé les ressources génétiques depuis des temps immémoriaux, mais elle ne leur accorde aucun droit de gestion ou de propriété sur ces ressources. En fait, la conférence a consacré les droits de propriété intellectuelle sur le vivant, entérinant à l’échelle internationale ce que les groupes américains avaient commencé à obtenir dans leur pays dès le début des années quatre-vingts. La Convention de 1992 ouvrait également la voie à la recherche sur de nouvelles ressources génériques qui pourraient présenter un intérêt pharmaceutique. Cette prospection a été qualifiée par les ONG de biopiraterie légalisée. De plus, sous la pression des Etats-Unis, la Convention exclut une partie décisive de ces ressources localisées dans les banques nationales et internationales de gènes, source de profits pour les groupes alimentaires qui vendent les semences. Le ton est donné par l’OCDE :"La préservation des ressources de la biodiversité serait mieux assurée si elles étaient privatisées, plutôt que soumises à une régime de libre accès, dans lequel les utilisateurs pratiqueraient une exploitation à court terme selon le principe du ‘premier arrivé, premier servi”. C’est dans ce cadre de “ régulation par la privatisation ”, qu’il faut situer les discussions au sein de l’OMC, dont une préfiguration se trouve dans les conséquences sociales et environnementales et sociales désastreuses de l’exemple de l’Accord de Libre-échange Nord-Américain (ALENA) .

4.3 La question urbaine

Les questions de l’espace et de sa place dans le mode de production capitaliste ont été peu abordées par les marxistes. Selon David Harvey, qui prône un "matérialisme historico-géographique", les marxistes ont toujours privilégié "le temps et l’histoire [au détriment de] l’espace et la géographie" . L’espace comme tel représente en effet une sphère de valorisation pour le capital, bien qu’il comporte des singularités (rôle central de la spéculation financière, très longue immobilisation du capital fixe, etc.) qu’il faudrait situer dans l’accumulation et ses contradictions. Ainsi que le soulignait H. Lefebvre "on peut déjà dire de l’espace ce que Marx disait et montrait de chaque chose produite : elle contient et dissimule en tant que chose, des rapports sociaux"[souligné dans le texte] . Il faut cependant se garder de tout réductionnisme économique. L’histoire du capitalisme montre que la bourgeoisie n’a pas construit l’espace en fonction des seules nécessités économiques ("la réduction de l’espace au moyen du temps" comme dit Marx) mais avec l’objectif politique d’éviter que la classe ouvrière ne trouve, dans sa concentration spatiale, la force nécessaire au combat pour son émancipation. Ainsi, les technologies de l’information et de la communication (TIC) , en facilitant la déconcentration des unités de production, y compris dans les industries où les contraintes techniques semblaient conduire à d’immenses concentrations (automobiles, chimie) , ont affaibli l’organisation collective de salariés et leur capacité de résistance à la mondialisation capitaliste. A cet égard, J.P. Garnier critique le discours "post-moderne" sur le caractère "libérateur" des TIC. Ces discours négligent le fait que l’espace est d’abord social, qu’il est construit et structuré par les rapports entre les classes et les distributions du capital. Ces thèses post-modernes produisent un "écologisme" dont l’effet, sinon l’objectif, est d’analyser la "crise écologique" hors de toute référence au mode de production capitaliste . Parmi les questions "environnementales" critiques, celle de l’urbanisation massive de la planète est sans doute une des plus frappantes. Le processus a brutalement accéléré après la seconde guerre mondiale. Il est particulièrement marqué dans les pays anciennement coloniaux . L’urbanisation des dernières décennies est avant tout le résultat de l’expropriation du producteur rural, paysan ou artisan. Elle a été accélérée par le remplacement de cultures vivrières par des productions destinées à l’exportation qui ont créé des situations de pénurie alimentaire dramatique. La "révolution verte" fut un vecteur formidable des exportations de fertilisants, insecticides produits par les groupes agro-chimiques. Elle contribua à accentuer les inégalités entre paysans dans les pays dans lesquels une réforme agraire avait été mise en place pour contenir les mouvements révolutionnaires de la paysannerie .

Le mouvement massif d’exode rural rappelle celui qui eut lieu dans les pays capitalistes avancés au dix-neuvième siècle. Ce serait pourtant une erreur de voir dans la situation actuelle de Sao Paolo, Mexico, Le Caire, Lagos ou Bombay une répétition en plus grand de processus déjà vu dans l’histoire du capitalisme. Il ne suffit pas d’observer que les tragédies sanitaires et environnementales que ces populations connaissent ont un ordre de magnitude bien supérieur à celles décrites par Engels dans La situation de la classe laborieuse en Angleterre à l’aube du capitalisme de la grande industrie. Ce qui se passe dans les villes du tiers-monde n’est pas le symptôme d’une maladie infantile qui se résorbera avec le développement du capitalisme, mais un produit direct de la mondialisation du capital. En somme, si l’expression de développement inégal et combiné a un sens aujourd’hui, c’est celui de souligner que la domination du capital financier non seulement produit cette situation, mais que sa pérennité signifie pour les populations des immenses mégapoles des pays dominés la mise en cause de leurs conditions de reproduction . Les exigences des politiques des organisations internationales empêchent la mise en place de mesures d’urgences visant à éviter la multiplication des disettes et épidémies. L’administration américaine, seule puissance "globale" , est parfaitement consciente des enjeux. Les concentrations de populations sont considérées comme une menace directe contre la sécurité nationale par les experts américains de la défense, parce que privées de tout espoir de trouver un travail, réduites à une situation de détresse extrême, elles risquent de verser dans des mouvements insurrectionnels .

En guise de conclusion

Dans ce texte, nous avons présenté certains grands processus économiques et politiques conduisant au saccage des ressources naturelles, comme à l’orientation des résultats de la science vers de purs objectifs de domination sociale. Un des résultats qui émerge nettement de l’analyse, est que les agressions du capitalisme contre “ la nature ” sont indissociablement liées à l’exploitation du travail, comme à des agressions contre des peuples dominés. Présents dans le capitalisme dès ses origines, ces processus ont été aggravés, souvent de façon qualitative, par les formes nouvelles de domination du capital financier. Ces mécanismes à temps de gestation long sont au cœur de la crise écologique à laquelle l’humanité est désormais confrontée, et dont les effets sont loin de concerner seulement la biosphère. Avec la menace thermo-nucléaire d’abord et maintenant celle de la destruction de la biosphère, les enjeux écologiques – enjeux de reproduction sociale – sont devenus mondiaux, mais ils frappent les différentes parties du monde de façon très inégale . La crise écologique constitue de façon immédiate un menace pressante pesant sur les conditions d’existence et de reproduction sociale de classes et de peuples déterminés. A partir de trajectoires intellectuelles différentes des nôtres, d’autres chercheurs engagés commencent à aboutir à des conclusions voisines . Ce volume permet une première confrontation des approches.

Dans cette conclusion, il faut insister à nouveau sur la question de la propriété et droits de propriété. Un des buts et un des résultats majeurs du processus de libéralisation et de privatisation des deux dernières décennies, a été d’étendre de nouveau de façon considérable la sphère de l’appropriation et la propriété privées. L’effondrement des Etats bureaucratisés est allé de pair avec le mouvement de privatisation des services publics d’infrastructure et avec l’objectif de transformer partout l’enseignement et la santé en marchés accessibles seulement à ceux qui ont les moyens monétaires de satisfaire ces besoins vitaux. Le terrain le plus récent de l’offensive – qui est aussi, faute de précédents pour s’en défendre l’un des plus gravement exposés – est celui de l’appropriation privée aussi bien des connaissances scientifiques, que de cette forme particulière de patrimoine commun de l’humanité que sont les mécanismes de production et de reproduction biologique et la biodiversité.

Ici l’objectif d’appropriation est lié à la place de la science et la technologie (la connaissance comme “ force productive directe ”) dans la concurrence capitaliste, il a pour motif principal la quête obsessionnelle par le capital financier de champs de valorisation qui soient sources de flux réguliers de caractère rentier. L’extension de la “ protection de la propriété industrielle ” pour permettre l’appropriation du “ vivant ” correspond au mouvement qui pousse le capitalisme vers une appropriation “ totale ” de l’ensemble des conditions de la pratique sociale, pour faire de celles-ci autant de médiations de sa propre reproduction , qui est toujours plus clairement celle d’un mode de domination de classes et de pays déterminés. Il faut combattre pied à pied sur la question des brevets, pas seulement sur les médicaments mais au moins autant sur les semences et tout ce qui touche à l’appropriation de la biodiversité.

Il ne peut pas y avoir non plus de combat conséquent sur des questions comme la marchandisation de l’eau et de l’air, à moins de poser la question de la propriété. Le mouvement anti-mondialiste comme le mouvement ouvrier, doivent s’en ressaisir. La propriété sociale, dont la propriété publique et le secteur public sont l’une des modalités, a deux fondements : le caractère social de la production et de l’échange, auquel s’ajoute une certaine idée du bien commun et de l’intérêt général qui transcende l’individualisme et la défense étroite des intérêts particuliers que la glorification de la propriété privée fait fleurir. Dans le cadre du capitalisme, la question de la propriété des conditions d’existence et de travail (les “ moyens de production ” en raccourci) a toujours été la question démocratique par excellence. C’est dans l’extension de la propriété sociale, qui seraient internationales dans certains cas et mondiales dans d’autres, que se situent bien des éléments de solution de la crise écologique dans ses nombreuses facettes et déterminations.


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