
La charte est publiée dans ce chapitre du site en plusieurs parties.
Introduction
Faire face à l’offensive libérale
Contrer l’offensive libérale
Construire une alternative
1 – Sécuriser l’emploi et augmenter le niveau de vie
2 – Installer un socle de droits individuels et collectifs
3 – Réaliser l’égalité entre les hommes et les femmes
4 – Reconquérir les services publics et élargir l’appropriation sociale
5 – Refonder les politiques publiques et dégager les moyens d’une alternative
6 – Assurer un renouveau démocratique
7 – Initier un nouveau type de développement
8 – Construire une autre Europe dans un autre Monde
Chronique d’un « procès bâclé »
Témoignage . Profondément révoltée par une procédure « réalisée à la va-vite », Isabelle Andriot revient sur les 48 heures qui ont abouti à la condamnation de son fils.
« Je croyais que la France était le pays des droits de l’homme, je me prends la partialité de la justice en pleine poire... Visiblement, les ministères de l’Intérieur et de la Justice veulent faire du chiffre. » Les phrases s’enchaînent à toute vitesse, la voix tremble mais, dans le fond, c’est l’amertume de cette quadragénaire qui ressort. Aide-soignante, elle juge avec sévérité, avec dégoût même, le système judiciaire qui a incriminé son fils. Depuis trois semaines et la condamnation de Kevin, âgé de 19 ans, pour « dégradation de voiture », Isabelle ressasse le déroulé de ce qui, selon elle, s’apparente à une « erreur judiciaire ».
Jeudi 23 mars. Habitant dans les Yvelines, Kevin et quatre copains décident d’« aller faire un tour » sur Paris, du côté de Saint-Germain-des-Prés. Vers 19 heures, selon leurs dires, ils prennent un sandwich et rencontrent des jeunes, munis de banderoles, qui reviennent de la manifestation. La discussion s’engage. « Mon fils est barman dans un Holiday Inn. Avec ses horaires, il n’a pas pu faire les manifestations. Mais il se sent concerné car, comme il dit, il est le premier sur la liste de la précarité. » Au bout d’un quart d’heure, les cinq garçons décident de rentrer chez eux. « A proximité d’un véhicule, deux policiers en civil ont foncé sur eux en leur demandant de ne pas bouger. Sans donner aucune explication. Au talkie-walkie, ils appellent des renforts. » Une heure après, ils sont dans les sous-sols du palais de justice de Paris.
Détruit psychologiquement
Vendredi matin. « Kevin est informé qu’il est mis en examen pour dégradation de véhicule. » Des policiers les auraient vu faire, sans les arrêter, et les auraient ensuite pris en filature. « Pendant quarante-huit heures, on ne les laisse pas dormir plus de deux heures d’affilée. Kevin ne comprend rien à ce qui lui arrive. Un agent de police le menace de cinq ans de prison ferme s’il n’avoue pas. Je connais mon fils, il est plutôt du genre à ne pas s’affoler. Mais là, je vous garantis que je l’ai récupéré en lambeaux, vraiment détruit psychologiquement. » Le propriétaire du véhicule est convoqué pour une identification de ses « agresseurs ». Les cinq présumés coupables passent donc au « tapissage ». Les cinq en même temps, sans tierce personne. Un vice de procédure, souligne l’avocat de Kevin, puisque la règle veut qu’il y ait un mélange avec des inconnus. « La victime n’en a d’ailleurs reconnu que trois sur cinq », ajoute Isabelle.
Vendredi soir. « Je n’avais aucune nouvelle de mon fils. Je sais qu’il est majeur mais ce n’est pas dans ses habitudes de disparaître. Vers 20 heures, nous recevons un coup de téléphone de la sous-préfecture de police nous informant qu’il est en garde à vue, sans plus d’explication. » Affolée, Isabelle prend sa voiture avec sa fille aînée, direction Paris. Arrivées devant le palais, un policier en faction leur interdit de rentrer mais face à l’insistance d’Isabelle, les informe que Kevin est jugé en comparution immédiate le lendemain, à 14 heures.
Samedi matin. Dès 9 h 30, le téléphone sonne. Un enquêteur appelle Isabelle pour « évaluer la personnalité de son fils ». Du combiné se déversent des questions sur l’état de leurs relations, le divorce d’Isabelle... « On mettait en doute mon éducation, j’étais en pleurs, mais il m’a dit qu’il fallait aller vite car il avait beaucoup de travail ! Ils ont aussi téléphoné à son chef, au travail. C’est grave de faire des enquêtes par téléphone comme ça. Imaginez si son collègue ne l’avait pas aimé et l’avait décrit comme violent... »
« Look
de casseurs »
Samedi après-midi. Le procès ne commence finalement qu’à 19 heures. Il dure 30 minutes. Ni la victime ni les policiers ne sont présents. Selon un témoignage écrit d’un agent, ils auraient tous les cinq détruit « à coups de pieds et de poings la voiture, sans aucun ustensile ». Selon un autre policier, les cinq jeunes avaient des tessons de bouteille en main. « Des versions paradoxales qui contrastent avec les récits concordants des cinq jeunes... » Isabelle en veut particulièrement au procureur. « Il s’est permis des remarques comme "Ça se voit qu’ils ont le look de casseurs" ou encore "On voit bien que ce ne sont pas des enfants de Mai 68"... Ces trente minutes ont été une caricature, un cauchemar de procès bâclé. La justice a enchaîné les procès et oublié de considérer les personnes comme des êtres humains ». La peine tombent : les cinq sont condamnés à un mois de prison avec sursis et 80 heures de travaux d’intérêt général. Vidée, Isabelle s’interroge : « Avec un casier judiciaire sur les épaules, Kevin peut-il encore prétendre à l’avenir dont il rêve ? »
Propos recueillis par Christelle Chabaud