
La charte est publiée dans ce chapitre du site en plusieurs parties.
Introduction
Faire face à l’offensive libérale
Contrer l’offensive libérale
Construire une alternative
1 – Sécuriser l’emploi et augmenter le niveau de vie
2 – Installer un socle de droits individuels et collectifs
3 – Réaliser l’égalité entre les hommes et les femmes
4 – Reconquérir les services publics et élargir l’appropriation sociale
5 – Refonder les politiques publiques et dégager les moyens d’une alternative
6 – Assurer un renouveau démocratique
7 – Initier un nouveau type de développement
8 – Construire une autre Europe dans un autre Monde
tribune libre
Certains avaient peut-être espéré, lorsque l’altermondialisme
a émergé il y a dix ans,
que ce mouvement inverse,
en quelques semaines ou en quelques mois, les logiques à l’oeuvre au sein de ce que
la pensée dominante appelait
« la mondialisation ». C’était méconnaître la profondeur des transformations
que le système capitaliste était en train d’imposer à l’ensemble des sociétés :
tout marchandiser, c’est-à-dire soumettre toutes les activités humaines à l’exigence
de rentabilité maximale. L’altermondialisme ne pouvait qu’être
à la mesure de ce bouleversement qui était lié à une dynamique d’accumulation
dont l’origine est vieille maintenant
de deux ou trois siècles. L’altermondialisme devait être pensé comme un nouveau mouvement d’émancipation humaine s’inscrivant dans le long terme et capable d’intégrer les acquis fondamentaux
de l’histoire ouvrière, de la conquête
des droits démocratiques et de ceux
des femmes, de la résistance des peuples
à la domination coloniale et impérialiste
et les impératifs de la nouvelle frontière écologique.
Dix ans après, où en est-on ?
Quel est l’état des forces et des faiblesses
de l’altermondialisme ? Comment se servir des premières pour dépasser les secondes ?
Deux victoires importantes ont été obtenues. L’une est d’avoir brisé
le consensus autour des institutions internationales sous la férule desquelles
les peuples étaient enrégimentés.
Car le Fonds monétaire international
et la Banque mondiale ont vu leurs plans d’ajustement structurel plonger les pays
les plus pauvres dans la faillite. L’Organisation mondiale du commerce
a été démasquée dans sa volonté
de généraliser le libre-échange. Le mythe d’un G8 soucieux du destin de l’humanité s’est évanoui pour laisser apparaître
la défense des intérêts sordides des grands groupes économiques et financiers dont
les maîtres se réunissent en conclave chaque année à Davos, pendant que leurs mandataires s’affairent pour spéculer sur les marchés financiers et restructurer
dans le monde entier leurs investissements, avec pour principal résultat un accroissement considérable des inégalités.
La seconde victoire a été de créer des lieux où les peuples ont pris la parole,
où les citoyens engagés ont pu confronter leurs analyses et leurs expériences.
Dans le Forum social mondial, les forums sociaux continentaux et les forums sociaux locaux, est née une forme d’expression populaire, originale par la diversité
des acteurs qu’elle impliquait,
et ancrée dans la meilleure tradition
de l’autogestion par l’aspiration
à la démocratie participative.
Mais ces deux victoires ont aussi
leurs revers. D’une part, la faillite
des institutions internationales
et des gouvernements a été mise à profit par leurs dirigeants pour infléchir notablement leur stratégie. Aux accords
de libre-échange multilatéraux, devenus plus difficiles à obtenir au sein de l’OMC, se sont substitués une multitude d’accords bilatéraux tout aussi désastreux pour
les pays les plus faibles, quoique habillés d’un manteau protecteur nommé « partenariat économique ».
Et à l’idéologie du tout-marché apportant le bonheur à l’humanité a succédé
une idéologie de plus en plus sécuritaire
et guerrière pour protéger intérêts,
accès aux ressources et places stratégiques, exacerbant les conflits identitaires
et religieux et encourageant la xénophobie.
D’autre part, les forums sociaux doivent aider à surmonter la difficulté de passer d’une phase de critique du capitalisme néolibéral à une phase de propositions alternatives. Nous en sommes là :
à un tournant de l’altermondialisme.
Il lui faut ne rien perdre de la radicalité
de sa critique tout en construisant,
autour d’objectifs stratégiques,
une cohérence aux alternatives
en cours d’élaboration et en travaillant
à la convergence des mouvements
qui forgent celles-ci.
Quelle cohérence ? L’altermondialisme prolonge et renouvelle le projet d’émancipation humaine porté
par les idées des Lumières et par
le mouvement ouvrier, ainsi que par
les luttes pour la décolonisation
et par celles pour la conquête
de la démocratie et de l’égalité
entre hommes et femmes. Mais il s’inscrit aussi dans une perspective d’élargissement de la problématique d’émancipation, permettant de réunir les dimensions sociale et écologique, dont le point commun
est la nécessité de socialiser la richesse
et les moyens de produire celle-ci : contrôler les moyens de production industriels ne suffit plus, il faut aussi rendre inaliénables les biens communs
de l’humanité (eau, air, ressources rares, terre, connaissances).
Les privatisations généralisées n’ont pas fait disparaître la question de la propriété collective de l’histoire humaine,
elle est au point de départ d’une nouvelle réflexion sur le socialisme en plusieurs endroits du monde, notamment
en Amérique latine où des processus démocratiques sont en cours
et où une Banque du Sud vient d’être créée. La socialisation des biens communs impliquera de restreindre drastiquement
le pouvoir - et donc le droit relatif
à la propriété - des actionnaires
en introduisant de plus en plus
de démocratie dans les entreprises
et en écrêtant radicalement les revenus financiers. Et la socialisation
d’une fraction croissante de la richesse, grâce à une sphère non marchande,
est parfaitement possible car, lorsque
la collectivité anticipe l’existence
de besoins sociaux (éducation, santé, transports, etc.) et qu’elle investit
et embauche pour cela, les travailleurs
des services non marchands produisent
de vraies richesses, des valeurs d’usage débarrassées de la contrainte du profit.
La récente crise immobilière et financière survenue aux États-Unis en 2007 rappelle le besoin urgent d’une régulation mondiale très différente de celle en cours.
C’est ainsi que l’idée de taxes globales susceptibles d’assurer la préservation
et le développement des biens communs
de l’humanité, et l’accès de tous les humains à ces biens, fait maintenant son chemin.
Quelle convergence ? Deux types d’alliances nous paraissent primordiales pour dépasser les contradictions existantes. La première concerne le rapport Nord-Sud. Les effets les plus délétères du
libre-échange se produisent dans les pays du Sud soumis à une concurrence qu’ils
ne peuvent supporter, notamment pour
les produits agricoles lorsque leur autonomie alimentaire a été anéantie
en même temps que leurs cultures vivrières. La solidarité internationale exige de défaire les accords commerciaux comme
la Zone de libre-échange des Amériques, ou les accords de partenariat économique entre l’Union européenne et les pays d’Afrique, Caraïbes et Pacifique,
que l’Union s’efforce d’imposer
mais qu’un nombre croissant de pays
du Sud refusent. De même, une révision radicale de la politique agricole commune européenne est indispensable, afin
de la rendre non productiviste et non agressive vis-à-vis des agricultures du Sud.
La seconde alliance à nouer est entre
les forces représentatives du salariat
et les écologistes. Compte tenu de la double crise, sociale et écologique, l’urgence est de bâtir une convergence entre les revendications sociales, souvent immédiates,
et les préoccupations écologiques,
qui s’inscrivent dans une perspective
de plus long terme. Jusqu’ici, tout semblait opposer ces aspirations ; aujourd’hui, l’altermondialisme porte l’idée que
la transformation des rapports de production ne peut se faire sans changer la production elle-même. Dans ce cadre, un double élargissement des forums sociaux mondiaux est en cours et doit encore s’approfondir :
un élargissement géographique, par la tenue des forums, après Porto Alegre, à Mumbai, Bamako, Caracas, Karachi, Nairobi…,
et un élargissement des bases sociales
par la présence de syndicats de travailleurs salariés et de paysans, de celle des mouvements des exclus et des associations de citoyens.
Cette convergence est une condition à la fois du recul de l’idéologie néolibérale
et de la réussite des actions porteuses
d’une logique solidaire, écologique
et démocratique. Tel sera le sens encore
de la semaine d’action du Forum social mondial décentralisé qui culminera partout dans le monde le 26 janvier 2008.
Tel est le sens de l’implication de nombreux altermondialistes dans les mouvements sociaux qui prennent ou ont pris corps
sur les retraites, le logement, l’avenir
des universités, l’agriculture sans OGM
et le traitement odieux réservé aux étrangers.
Les forums sociaux ne constituent pas
un pôle dirigeant de l’altermondialisme
mais sont des moments et des lieux
pour mettre en relation et unir tous
les mouvements autour d’objectifs
de transformation. Ainsi, les propositions
de taxes globales, de socialisation
de la richesse, d’échanges fondés
sur la coopération et le respect des normes sociales et écologiques, de démocratie
au plan local comme au plan global,
de droits humains respectés partout
et pour tous, indiquent la direction
vers laquelle aller. L’altermondialisme
est à un tournant : en utilisant
les opportunités d’échange et d’articulation ouvertes par les forums sociaux,
il lui faut penser le dépassement du système dominant et le préparer d’ores et déjà.
Par Susan George, présidente du Transnational Institute, Jean-Marie Harribey, coprésident d’ATTAC France, Gustave Massiah, président du CRID, et Chico Whitaker, membre du Conseil international du Forum social mondial.